La Presse au Kentucky | Trump écrase la rare dissidence dans son parti

(Covington, Kentucky) En rentrant dans son pick-up après la réunion politique, l’homme n’avait qu’une chose à me dire.
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5 h 00
« Thomas Massie est un traître, c’est pour ça qu’on va le sortir de là ! »
La portière a claqué sous mon nez, et 24 heures plus tard, la prédiction s’est réalisée. Massie, après sept mandats, vient de se faire bouter dehors par son propre parti.
Le message est clair : Donald Trump est le boss du parti et aucune dissidence ne sera tolérée. Depuis un an et demi, Massie était « un caillou dans son soulier », comme dit Michael Corleone dans Le Parrain III. Pour s’en débarrasser, les alliés de Trump, notamment des lobbies pro-Israël, ont amassé la somme record de 32 millions. Du jamais vu pour une simple primaire du parti.
Thomas Massie, un conservateur libertarien, n’est pourtant qu’un des six représentants du Kentucky, ce qui ne pèse pas lourd sur 435 membres de la Chambre à Washington. Mais il a commis ce crime qui lui vaut aujourd’hui la peine de mort politique : s’opposer publiquement à Trump, à répétition.
L’homme, représentant depuis 2012, faisait valoir qu’il avait tout de même voté avec son parti à hauteur de 78 % depuis le retour de Trump. Mais les 22 % restants étaient sur des enjeux délicats.
Cela a commencé l’automne dernier, avec les conférences de presse en compagnie des victimes de Jeffrey Epstein, pour réclamer la publication du dossier. Ça s’est poursuivi par des votes contre des dépenses demandées par Trump. Puis, il a manifesté une opposition farouche à l’attaque militaire américano-israélienne en Iran. Et, peut-être le plus choquant pour le président, il a comparé la Maison-Blanche à l’Empire romain décadent, avec ce projet de salle de bal de 1 milliard « quand les gens ont de la misère à arriver ».
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Ed Gallrein prend la parole après avoir remporté une primaire républicaine dans le Kentucky, mardi.
Ce sera donc l’homme de Trump, Ed Gallrein, un ex-Navy Seal de 67 ans devenu fermier, qui représentera le parti aux élections de mi-mandat.
Gallrein finit la soirée avec une avance de 10 points (55 %-45 %), ce qui est considérable pour un nouveau venu, réputé avoir « le charisme d’une roche », face à Massie, un élu bien en selle depuis 14 ans.
Ce triomphe confirme le contrôle absolu de Trump sur son parti.
C’est une de ces subtilités de la politique locale : le vote pro-Massie n’est pas anti-Trump. Ce n’est pas parce que vous appuyez le rare représentant qui critique Trump à Washington que vous ne voteriez plus pour Trump. Massie comme Gallrein sont deux candidats très conservateurs. Mais Massie, un diplômé du MIT qui a fait fortune dans les technologies avant de devenir un fermier adepte du lait cru, se décrit lui-même comme un excentrique et aime penser par lui-même. Il vient d’en payer le prix.
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Le représentant républicain du Kentucky Thomas Massie
Sur les réseaux sociaux, à la télé, la publicité était abrutissante pour une simple primaire locale.
La publicité de Gallrein montrait Massie comme un gauchiste, pactisant avec l’aile gauche du Parti démocrate, Ilhan Omar et Alexandria Ocasio-Cortez, ce qui est évidemment délirant. Massie, un radical libertarien, est à l’autre bout du spectre politique.
La campagne de Massie contre Gallrein n’était pas en reste. Elle consistait à dire que le candidat de Donald Trump était… un woke, car Gallrein était enregistré comme indépendant lors de la première élection de Trump. Ce qui est, disons, une exagération grossière… Massie attaquait aussi les lobbies pro-Israël, disant qu’il s’agissait d’ingérence étrangère dans sa campagne.
PHOTO CAROLYN KASTER, ASSOCIATED PRESS
Partisan de Thomas Massie en marge d’un rassemblement pour le candidat sortant à Hebron, au Kentucky
Mais en tout état de cause, on a affaire à deux politiciens très à droite.
« Est-ce que je voterais pour Trump contre Kamala aujourd’hui ? Absolument ! », me dit Ray Roy, qui travaille dans un casino de la nation Oneida. Il est tout de même venu du Wisconsin pour appuyer Massie comme bénévole.
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Ray Roy est venu de Green Bay pour appuyer Massie
« J’appuie la plupart des politiques du président, je viens de recevoir le plus gros remboursement d’impôt de ma vie parce qu’il n’impose plus les pourboires, alors merci, Donald Trump ! Mais il m’a promis de ne pas déclencher de guerre, et il est allé kidnapper ce gars au Venezuela, et maintenant la guerre en Iran… Massie, il prône la transparence. C’est le seul gars pour qui je voterais comme président à part Trump. »
C’était lundi après-midi, à l’hôtel de l’aéroport où le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, venait de rejoindre le candidat de Trump. Le fait qu’un secrétaire à la Défense appuie publiquement un candidat est hautement inhabituel. Que Hegseth le fasse en pleine guerre avait fait dire à certains que c’était un signe de faiblesse de la campagne anti-Massie de Gallrein.
« Un représentant devrait soutenir son parti, je dirais 99,9 % du temps », affirme Steven Brown, un ancien Navy Seal déployé comme sniper en Irak et en Afghanistan. Il est venu appuyer son ex-collègue Gallrein. « Sauf pour une décision barbare, il faut suivre la ligne du parti. Je ne veux pas qu’on fasse seuls la police du monde, mais pour ce qui est des Iraniens, ils se sont impliqués contre nous en Irak et en Afghanistan, on aurait dû s’en occuper avant. »
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Courtney Burden et Steven Brown, deux anciens militaires venus soutenir le candidat de Trump
« Pour moi, c’est America First : la force, le commerce, la fierté. On s’est perdu au fil des ans, et Trump nous redonne tout ça », dit sa conjointe, Courtney Burden. Contredire publiquement le président, c’est renier ce credo.
Mardi matin, je croise Charles Walters, 58 ans, qui arrive à l’hôtel de ville pour voter. « Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Je te dis ça en sortant. » Dix minutes plus tard, il ressort.
Je n’ai pas voté. Le seul en qui j’ai confiance, c’est Trump. Comprends-moi bien : je déteste le gars. Mais j’aime ce qu’il fait.
Charles Walters, électeur du Kentucky
Il a perdu son job de grutier en 2020, quand l’usine de tuyaux d’acier TMK Ipsco a fermé à Wilder, non loin d’ici. Il restait 114 employés. « C’est à cause de Biden qui a voulu tuer l’industrie du pétrole », dit-il. Mais l’usine, qui avait diminué ses activités depuis 10 ans, a fermé sous Trump, six mois avant l’élection de Joe Biden, et n’a pas rouvert.
Cette journée électorale nous rappelle quelques données importantes.
D’abord, si la popularité de Donald Trump a touché un plancher historique, elle n’a pratiquement pas bougé chez les républicains. Ils lui sont encore très fidèles dans des proportions extrêmement élevées. Ce sont les indépendants qui sont en train de le lâcher.
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« Si la popularité de Donald Trump a touché un plancher historique, elle n’a pratiquement pas bougé chez les républicains », écrit notre chroniqueur.
Ensuite, cette démonstration de force massive aide à comprendre pourquoi si peu de voix républicaines s’élèvent contre Trump, sauf ceux qui se retirent. Une critique de trop peut signaler la fin abrupte de votre carrière politique.
Ce triomphe de Trump n’est peut-être pas désagréable aux démocrates. Il sera maintenant très difficile pour les candidats républicains de prendre leurs distances d’un président très populaire dans leur parti… mais très impopulaire à l’extérieur. La trumpisation du parti offre une ligne d’attaque claire aux démocrates et pourrait être coûteuse pour les républicains en novembre.
Les démocrates aiment évidemment voir le représentant semi-rebelle Massie contredire Trump en public. Il reste en poste jusqu’en janvier prochain, et n’a plus rien à perdre. C’est une aubaine.
Mais à terme, il leur sera beaucoup plus agréable de faire campagne à l’automne contre un parti entièrement soumis au président, qui gagnera ou perdra avec lui.

