Voir un drapeau arc-en-ciel fait vomir Chantal…

Je me doutais bien que le fait, pour plusieurs villes et municipalités, de souligner la Journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, le 17 mai, allait susciter quelques commentaires désobligeants. Les chialeux du web sont à l’œuvre et aux aguets, leurs algorithmes les confortent souvent dans leur petite opinion, ils sont prêts et ils y vont eux aussi de leur contribution.
De tous les commentaires négatifs générés par le fait que des organisations municipales veulent se montrer inclusives et insister sur la nécessité de vivre ensemble dans le respect et la tolérance, c’est celui de Chantal qui m’a le plus fait mal.
Et pourtant, ce n’était pas vraiment un commentaire.
C’était un simple émoji. Une petite icône de visage qui exprime différentes émotions. Celui de Chantal, c’était le visage qui vomit. Pas de réaction écrite, pas de commentaire. Juste un émoji de bonhomme-qui-dégueule.
Chantal a laissé cet émoji sous une publication de la Municipalité de Notre-Dame-du-Mont-Carmel qui voulait souligner la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie. Pour cette occasion, la Municipalité a procédé – comme plusieurs autres villes et municipalités un peu partout dans la province – à la levée du drapeau de la fierté LGBTQ+ afin de réaffirmer son engagement envers le respect, l’inclusion et la diversité.
«Parce que chaque personne mérite de vivre librement, en sécurité et sans discrimination, nous sommes fiers de poser ce geste symbolique aujourd’hui. Notre municipalité est inclusive… et fière de l’être», peut-on lire sous la photo qui nous montre le drapeau arc-en-ciel flottant au vent, sur le mât principal de l’hôtel de ville.
Chantal, qui semble habiter Saint-Tite et non Notre-Dame-du-Mont-Carmel, a eu envie de vomir en voyant ça.
Chantal, c’est Chantal Chaput. Je ne sais même pas si c’est une vraie personne ou un faux profil Facebook. Mais à voir ses publications, je comprends qu’elle est davantage à droite sur le spectre politique. Elle s’affiche comme conspirationniste et suit les comptes Facebook de plusieurs personnalités de la droite, de plusieurs blogueurs de la complosphère. Je n’ai pas osé explorer sa page Facebook trop longtemps, de peur que cette incursion contamine mon propre algorithme…
Si Chantal a eu un haut-le-cœur en voyant le drapeau LGBTQ+ hissé devant l’hôtel de ville de Mont-Carmel, moi j’ai eu la réaction opposée, dimanche, quand j’ai pris part à l’événement «Ensemble» organisé par le GRIS Mauricie–Centre-du-Québec.
Nous étions environ 400 personnes réunies sur le parvis de l’hôtel de ville et au parc Champlain quelques minutes avant le départ de la marche symbolique dans les rues du centre-ville de Trois-Rivières. Quand le maire Jean-François Aubin lui-même, accompagné de la conseillère Maryse Bellemare, a hissé le drapeau aux couleurs de l’arc-en-ciel sur le mât d’honneur de la place de l’Hôtel-de-Ville, ça m’a beaucoup touché.
Ça se fait depuis quelques années déjà. Le drapeau LGBT flotte pendant quelques jours sur ce mat, à l’occasion du 17 mai. Mais de voir le maire lui-même procéder à la levée du drapeau, il m’a semblé que ça envoyait un message fort.
Petit détail intéressant qui m’avait échappé l’an dernier : la Ville de Trois-Rivières s’est dotée d’un drapeau qui unit les couleurs du drapeau arc-en-ciel et son propre logo, surimprimé en blanc par-dessus les bandes colorées. C’est très réussi et ça rend la démarche encore plus personnalisée.
Au lieu d’avoir envie de vomir, j’ai eu une petite larme à l’œil.
Faut croire que Chantal Chaput et moi, on n’est pas faits pour s’entendre.
Des conclusions inquiétantes
J’ai été ému en pensant aux récentes conclusions d’une étude menée par le GRIS Montréal sur la perception des jeunes face à certains enjeux de la communauté LGBTQ+. J’en ai parlé dans une récente chronique. Mais en gros, on observe depuis sept ou huit ans un recul dans l’acceptation de l’homosexualité et dans l’ouverture aux personnes ayant une orientation sexuelle ou une identité de genre différente.
C’est ce qui fait, par exemple, que le malaise envers un ami ou une amie qui annoncerait son homosexualité est plus grand que ce qu’il était en 2018. Où qu’on est moins à l’aise d’être témoin de gestes d’affection entre personnes de même sexe – comme le fait de voir deux hommes se tenir la main en se promenant ou deux femmes s’embrasser pendant un concert.
Dimanche, j’étais ravi de voir que des centaines de personnes montraient plutôt une attitude d’ouverture, d’inclusion et de bienveillance envers les personnes LGBTQ+.
Mais je me suis dit qu’il n’y avait rien de gagné quand on regarde les commentaires sur les réseaux sociaux, notamment.
Bloquer les commentaires pour filtrer la haine
Plusieurs villes et municipalités qui ont souligné le 17 mai et qui l’ont publicisé sur Facebook, par exemple, ont dû bloquer les commentaires tellement c’était devenu un déversement de haine et de propos irrespectueux. C’est le cas de la Ville de Vaudreuil-Dorion. D’autres villes ont choisi de ne permettre les commentaires que des personnes qui étaient déjà abonnées à la page depuis plus de 24 heures. C’est le cas de Baie-Saint-Paul, dans Charlevoix, ou de Crabtree, dans Lanaudière.
Pour certaines autres municipalités, l’émoji du bonhomme-qui-vomit apparaîtrait presque comme un commentaire gentil tellement les mots sont hargneux, insultants ou blessants.
C’est bizarre, quand même. À l’origine, le fait de hisser le drapeau LGBT était un geste consensuel, symbolique. Un message d’inclusion et une reconnaissance de communautés historiquement marginalisées. Mais le geste est, semble-t-il, devenu politique.
Certains enjeux, liés notamment à l’identité de genre, aux politiques d’inclusion, au langage, aux droits des personnes trans, ont été plus controversés. Et si vous voulez mon avis, il y a certainement eu quelques dérapages. Cela a certainement eu pour effet d’exacerber une sorte d’intolérance dans la population générale. Ou dans une partie de celle-ci.
Autrement dit, plusieurs ne voient plus seulement un message contre l’homophobie. Ils y voient une idéologie qu’ils associent à des transformations sociales qu’ils refusent.
Une avalanche visible et instantanée
Et là-dessus, les réseaux sociaux semblent aggraver la portée des désaccords. Ce qui aurait autrefois été exprimé dans quelques lettres d’opinion devient maintenant une avalanche visible et instantanée. Les plateformes favorisent les réactions émotionnelles, l’indignation, les commentaires agressifs, les conflits identitaires. Pourquoi? Parce que les algorithmes récompensent l’engagement. Et la colère engage énormément.
Il faut, tant bien que mal, tenter de se convaincre que les réseaux sociaux déforment la perception réelle de l’opinion publique. Parce que c’est vrai que quelques centaines de commentaires très agressifs peuvent donner l’impression d’un rejet massif alors qu’ils proviennent d’une minorité très active, parfois coordonnée et souvent alimentée par des comptes anonymes ou militants.
La majorité silencieuse intervient rarement dans les commentaires.
Elle est sans doute plus encline à prendre part à un événement rassembleur, inclusif et orienté vers le respect des personnes. Elle est sans doute plus encline à applaudir, au coin de la rue, en voyant passer la marche. Elle est plus du genre à envoyer un courriel de remerciement que de publier un commentaire disgracieux.
Ou un émoji de bonhomme-qui-vomit…



