Centrale électrique, gazoduc : comment Alger reconquiert Niamey après la fracture avec Bamako

Depuis le printemps 2025, l’Algérie traverse l’une des crises diplomatiques les plus profondes de son histoire récente avec ses voisins sahéliens. L’incident du drone abattu à la frontière malienne, les rappels d’ambassadeurs en cascade, les espaces aériens fermés — tout semblait indiquer un isolement durable d’Alger dans la région. Un an plus tard, Tebboune a réussi à briser ce front en ciblant le Niger avec une précision chirurgicale. La centrale électrique inaugurée ce mercredi à Niamey n’est pas seulement un projet d’infrastructure : c’est l’acte visible d’une stratégie de reconquête.
La crise, point de départ
Tout s’emballe dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025. L’armée algérienne abat un drone de reconnaissance malien à la frontière, près de Tin Zaouatine. Alger affirme que l’appareil avait pénétré son espace aérien sans autorisation. Bamako dément catégoriquement. L’incident fait exploser des tensions qui couvaient depuis des mois — depuis que le Mali avait mis fin, en janvier 2024, à l’Accord d’Alger de 2015, le traité de paix que l’Algérie avait patiemment négocié pour stabiliser le nord malien.
La riposte diplomatique est immédiate et collective. Le 7 avril 2025, Mali et Algérie ferment mutuellement leurs espaces aériens et rappellent leurs ambassadeurs. En signe de solidarité avec Bamako, le Burkina Faso et le Niger — qui forment avec le Mali la confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) — rappellent également leurs ambassadeurs accrédités à Alger. Alger se retrouve en quelques jours brouillée simultanément avec les trois capitales sahéliennes.
L’escalade verbale atteint son paroxysme en septembre 2025 à New York. À l’Assemblée générale de l’ONU, le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga appelle Alger à « cesser de soutenir le terrorisme international ». Trois jours plus tard, le ministre algérien des Affaires étrangères Ahmed Attaf réplique depuis la même tribune, qualifiant ces propos de « logorrhée de soudard » et de « bavardage de caniveau » ne méritant que « mépris ». Le fossé est abyssal. Mais Alger a déjà commencé à travailler une sortie de crise — sans passer par Bamako.
La stratégie : briser le front AES par le Niger
Après une année 2025 marquée par des tensions sans précédent avec les pays de l’AES, Tebboune multiplie les signes d’ouverture — mais en ciblant prioritairement le Niger. Le choix n’est pas anodin. Parmi les trois pays de la confédération, le Niger est le seul à partager avec l’Algérie un intérêt économique structurant de premier plan : le gazoduc transsaharien (TSGP), ce projet vieux de quinze ans qui doit acheminer le gaz nigérian vers la Méditerranée via Niamey et Alger.
Le 12 février 2026, les deux pays actent le retour simultané de leurs ambassadeurs : l’ambassadeur nigérien Aminou Malam Manzo reprend ses fonctions à Alger, tandis que Tebboune ordonne le retour immédiat de l’ambassadeur algérien à Niamey. Ce geste synchronisé est soigneusement mis en scène. Tebboune avait déclaré quelques jours plus tôt avoir « beaucoup de respect » pour le président Tiani. Ton d’une réconciliation personnalisée, bilatérale, volontairement distincte du dossier malien.
Trois jours plus tard, le général Tiani est reçu en grande pompe à Alger. La rencontre inaugure une « nouvelle dynamique » entre Alger et Niamey, avec, en pièce maîtresse, la relance du gazoduc transsaharien long de 4 000 kilomètres. Alger promet également son soutien au Niger, qui traverse de graves difficultés économiques.
Le béton comme argument diplomatique
Le geste le plus concret de ce rapprochement est énergétique. Le 24 mars 2026, les Premiers ministres nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine et algérien Sifi Ghrieb posent la première pierre d’une centrale électrique de 40 mégawatts sur le site de Gorou Banda à Niamey, avec une mise en service prévue pour fin juin 2026. Le projet repose sur l’installation de deux turbines à gaz de 20 mégawatts chacune, confiées à la Sonelgaz algérienne, qui assure également la formation des agents de la Nigelec.
Les deux pays souhaitent accélérer plusieurs chantiers structurants : gazoduc transsaharien, route transsaharienne, interconnexion par fibre optique. Pour Niamey, l’enjeu est de sécuriser des débouchés énergétiques et des infrastructures vitales ; pour Alger, c’est l’occasion de réaffirmer son rôle dans le Sahel après une période de retrait diplomatique.
Bamako regarde, et dénonce
Cette offensive de charme ne passe pas inaperçue au Mali. La presse malienne voit dans le réchauffement des relations entre Alger et Niamey une « tentative maladroite de diviser l’AES ». Selon plusieurs analyses, Alger « cherche le maillon qu’il croit être le plus flexible dans la Confédération AES ».
Pour certains observateurs maliens, en isolant le Mali et en courtisant Niamey, l’Algérie tente d’ouvrir une brèche au sein de la confédération. Ils craignent que ce bilatéralisme ne « fragilise le principe de défense et de diplomatie commune qui constitue le socle de la Charte du Liptako Gourma ».
Le général Goïta avait officiellement rejeté, en juillet 2025, la main tendue d’Alger, dénonçant les « ingérences étrangères » algériennes qui auraient contribué à « affaiblir l’État et à attiser les tensions communautaires ». Un rejet qui a donné à Tebboune la justification politique pour tourner la page malienne et concentrer ses efforts sur Niamey.
Une reconquête pragmatique, aux résultats incertains
Plusieurs analystes sahéliens voient dans cette stratégie une tentative d’influence destinée à restaurer une présence politique dans une région où Alger avait perdu pied, et s’interrogent : ce rapprochement constitue-t-il une ouverture diplomatique classique ou un test pour la solidité du bloc confédéral ?
Face à un Mali qui rejette toute médiation, Alger mise sur le Niger pour maintenir un ancrage dans le Sahel, sécuriser ses projets gaziers et démontrer qu’elle reste une puissance régionale incontournable. La centrale électrique de Gorou Banda, inaugurée ce mercredi, est la démonstration la plus lisible de cette logique : quand les mots échouent, le béton parle.




