Nemaska Lithium | Québec savait qu’il était loin du compte

(Québec) Le gouvernement caquiste prévoyait en 2023 qu’il investirait davantage que 250 millions dans Nemaska Lithium, même s’il affirmait à ce moment que les efforts financiers des Québécois tiraient à leur fin. Au bout du compte, 1,2 milliard en aide publique a été versé dans le projet de mine de lithium et d’usine de transformation.
« Mise à jour verbale », avis sectoriel écrit en soirée… La Presse a obtenu des courriels internes jetant un nouvel éclairage sur cette période charnière dans le développement de ce projet phare de la filière batterie, maintenant contrôlé par Rio Tinto et à l’arrêt en raison des dépassements de coûts.
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L’ex-ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie Pierre Fitzgibbon
En juin 2023, Québec décaisse 250 millions pour relancer le projet de Nemaska Lithium, qui a connu des difficultés dans le passé. En entrevue avec La Presse1, l’ex-ministre Pierre Fitzgibbon montre son impatience. « On finalise le montage financier. Nous n’avons pas le chiffre précis. Mais c’est sûr qu’on y va. On ne veut pas perdre de temps », disait-il.
Cette remarque, trois ans plus tard, prend un autre sens à la suite des constats de la vérificatrice générale du Québec, qui a dénoncé mercredi l’approche « peu planifiée » du gouvernement caquiste et sa mauvaise gestion du risque dans le dossier de la filière batterie.
Le projet : une mine de lithium dans le nord et une usine pour raffiner le minerai en élément essentiel à la fabrication des batteries lithium-ion. À ce moment, Pierre Fitzgibbon affirme que les efforts financiers des Québécois tirent à leur fin. Si l’usine coûte plus cher, des clients pourraient effectuer des « prépaiements » chez Nemaska Lithium, même si l’usine n’a pas démarré, ajoute-t-il.
Un demi-milliard dans le secret
En coulisse, les documents montrent cependant que d’autres paiements sont prévus. Dans une lettre qui lui est adressée, Maïté Blanchette Vézina, alors ministre des Ressources naturelles, écrit qu’il s’agit d’un « premier financement ». La vraie proposition d’investissement est plutôt d’un demi-milliard de dollars.
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L’ex-ministre des Ressources naturelles et des Forêts Maïté Blanchette Vézina
« Ressources Québec a présenté au comité d’investissement du fonds capital Ressources naturelles et énergie une proposition d’investissement de 500 millions pour financer ce projet », affirme Mme Maïté Blanchette Vézina le 18 mai 2023.
- En novembre 2024, c’est donc Christine Fréchette qui indique un nouveau financement de 250 millions. Ce ne sera finalement pas le dernier.
- En 2025, Québec accordera 150 millions supplémentaires, tout juste avant que Nemaska n’annonce qu’elle met sur pause son projet de mine de Whabouchi.
- En 2026, un « dernier financement » de 275 millions est autorisé.
- En tout, Nemaska Lithium a obtenu 1,2 milliard de dollars d’aide publique
La Presse a demandé au cabinet de la première ministre pourquoi le gouvernement Legault n’avait pas clairement divulgué l’ampleur de la somme en 2023. Nous n’avons pas eu de réponse à cette question.
De son côté, Pierre Fitzgibbon affirme qu’« il y avait toutes sortes de conditions pour l’autre versement comme dans tous les projets d’envergure ». « Cet engagement n’était pas ferme et contraignant et ne demandait pas d’approbation ministérielle. [C’est] tout à fait conforme aux nombreux autres projets », a-t-il affirmé dans un message écrit.
Des courriels jettent un nouvel éclairage
Depuis mai, deux rapports sont venus embarrasser le gouvernement Fréchette sur les ratés de la filière batterie. Celui de la vérificatrice générale du Québec montre que « ni objectif, ni échéancier, ni mesure, ni indicateur, ni cible n’ont été établis ». Mais auparavant, la commissaire au développement durable révélait que des signaux d’alarme2 avaient été envoyés, puis ignorés, quant au projet de Nemaska Lithium.
Avant que Pierre Fitzgibbon ne puisse faire un premier versement de 250 millions à l’entreprise, le ministère des Ressources naturelles avait émis une recommandation défavorable, en raison des « risques importants susceptibles d’avoir des impacts considérables, notamment sur les coûts et les échéanciers du projet ». L’avis a toutefois été renversé.
Des courriels internes obtenus par La Presse montrent les dessous de l’affaire.
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Visite du chantier de l’usine de Nemaska Lithium de Christine Fréchette, alors ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, en novembre 2024
En mars 2023, l’ingénieur responsable de rédiger l’avis sectoriel du ministère des Ressources naturelles et des Forêts (MRNF) dit n’avoir reçu aucune information de la part de Nemaska. « J’ai même vérifié dans mes pourriels », écrit la personne.
Le 2 mai, pour modifier sa position, le MRNF demande des « informations complémentaires » à l’entreprise. Les questions ne sont pas envoyées à Nemaska, mais à Investissement Québec. On réclame des détails sur le procédé technique et sur l’identité des ingénieurs qui viendront au Québec pour aider au démarrage de la production de l’usine.
Avant même qu’on ait reçu ces informations, l’avis est déjà modifié, mais on attend la réponse pour conclure la rédaction du document. Le Ministère reçoit les explications le 10 mai en fin de journée. Le fonctionnaire a composé l’avis sectoriel en soirée. Le 11 mai au matin, le MRNF est prêt à envoyer le document permettant à Maïtée Blanchette Vézina d’autoriser, une semaine plus tard, la première tranche de 250 millions à Nemaska.
Un an plus tard, est-ce que le risque entourant ce projet a changé ? Difficile de le savoir. Avant d’autoriser une aide supplémentaire de 250 millions d’argent public, le MRNF s’est contenté d’une « mise à jour verbale » de l’avis sectoriel. Quant à savoir si c’est une pratique usuelle, le Ministère n’a pas répondu aux questions de La Presse à ce sujet.
1. Lisez l’article « Nemaska Lithium à Bécancour : au moins un demi-milliard de plus que prévu »
2. Lisez l’article « Nemaska Lithium : des signaux d’alarme ignorés par Québec »
L’histoire jusqu’ici
- Mai 2018 : Les libéraux de Philippe Couillard investissent 130 millions dans le projet, qui prévoit alors construire une usine à Shawinigan.
- 2019 : Le projet connaît des retards et des ratés. Nemaska Lithium se place à l’abri de ses créanciers.
- 2020 : Nemaska est rachetée par Québec et des investisseurs privés.
- 2023 : Pierre Fitzgibbon annonce un investissement de 250 millions pour relancer le projet. On prévoit la construction d’une usine pour transformer le lithium à Bécancour et exploiter une mine à Whabouchi. Ce que le ministre de l’Économie ne dit pas à ce moment : d’autres versements de l’État sont prévus.
- 2024 : Rio Tinto achète Arcadium Lithium, qui détient 50 % de Nemaska Lithium. Québec remet 250 millions dans le projet.
- 2025 : Les travaux se retrouvent sur pause à Whabouchi. Malgré tout, Québec investit 150 millions.



