Kangourou roux en cavale | L’histoire insolite qui masque le vrai problème

Pour bien du monde, un kangourou en fuite à Boucherville, ça sonne comme une histoire abracadabrante, presque comique. Mais dans mon travail à Humane World for Animals, où je vois de près la réalité des zoos amateurs et les conséquences de la garde illégale d’animaux sauvages, je peux vous confirmer qu’il n’y a rien d’anodin dans la façon dont ces situations-là surviennent.
Ces histoires commencent presque toujours loin des regards, dans des enclos trop petits, des milieux inadaptés, où les animaux sont traités comme des curiosités plutôt que comme des êtres sensibles aux besoins complexes. Que ce kangourou ait été gardé illégalement, sans permis et dans des conditions inadéquates, c’est profondément préoccupant – mais, malheureusement, pas surprenant. C’est exactement le genre de scénario qu’on voit se répéter, encore et encore. Quand un animal s’échappe, c’est rarement un accident isolé : c’est l’aboutissement prévisible d’un système qui ne prend pas ses responsabilités.
PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK GALAHAD
Le kangourou a été endormi pour être transporté vers le Zoo de Granby.
Ici, les risques étaient immédiats et bien réels. Le kangourou a été mis en danger, tout comme les intervenants chargés de le capturer et les citoyens du secteur. Au-delà de l’incident, cette histoire met l’accent sur quelque chose de plus large et de plus inquiétant : au Québec, c’est encore beaucoup trop facile d’acquérir et de détenir illégalement des animaux sauvages et exotiques, souvent dans des conditions qui compromettent leur bien-être dès le départ.
Le Québec a pourtant un cadre juridique pour réglementer les animaux en captivité, notamment un régime de permis et le Règlement sur les animaux en captivité. Sur papier, ces règles devraient offrir des garanties. Dans les faits, elles ne suffisent pas.
Des cas comme celui-ci le démontrent clairement : la détention illégale persiste, la surveillance est inadéquate, et quand les choses dérapent, et elles déraperont encore, la désorganisation continuera de régner.
On le sait, parce qu’on le voit sur le terrain et ce n’est pas un cas isolé. En 2025, notre équipe a participé au sauvetage de sept lions laissés à l’abandon dans un zoo amateur en faillite à Saint-Édouard – que vous aurez peut-être vu à l’émission Enquête, dans le reportage « Le roi des fauves »1. J’ai constaté ce qui arrive quand on tolère trop longtemps des conditions inacceptables, notamment des animaux abandonnés dans des milieux qui se dégradent, sans plan d’urgence ni intervention rapide. Le sauvetage des lions a été complexe, lourd en ressources, et a exigé une coordination serrée avec des partenaires spécialisés pour relocaliser les fauves en sécurité. C’est une crise qui aurait pu, et dû, être évitée.
Pour un cadre juridique plus solide
Parce que oui, ces situations sont évitables. Un cadre juridique plus solide, des inspections rigoureuses et une application cohérente de la loi permettraient de stopper bien des cas avant qu’ils ne deviennent urgents.
Depuis plusieurs années, nous demandons au gouvernement du Québec d’agir sur deux fronts.
D’abord, il faut resserrer le cadre légal : des critères plus stricts pour la possession d’espèces exotiques, des normes plus élevées pour les installations et les soins, et l’exigence claire que toute personne responsable de ces animaux ait l’expertise nécessaire pour en prendre soin adéquatement. Par ailleurs, il faut que les sanctions en cas de détention illégale aient assez de mordant pour décourager les contrevenants.
Enfin, il faut muscler l’application des règles. Cela veut dire des inspections proactives, un suivi rapide des signalements et une coordination claire entre les autorités. Cela veut aussi dire des protocoles d’intervention bien définis pour permettre à des experts formés d’agir rapidement et en toute sécurité – autant pour les animaux que pour le public – lorsqu’une situation survient.
Une chose est devenue limpide au fil de mon travail : un animal sauvage, ce n’est pas un animal de compagnie, ni une curiosité, ni un symbole de statut.
Répondre à ses besoins exige des connaissances spécialisées, des infrastructures adéquates et une surveillance continue – des conditions très rarement réunies chez un particulier ou dans un zoo amateur.
Quand un kangourou peut être détenu illégalement et se retrouver en cavale au bord d’une autoroute, ce n’est pas juste un fait divers – c’est le symptôme d’un échec réglementaire. Le Québec a l’occasion, et la responsabilité, de faire mieux. Que ce moment serve de signal d’alarme : resserrons les règles, et surtout, assurons-nous qu’elles soient appliquées efficacement et diligemment.
1. Consultez la page du reportage de l’émission Enquête – Le roi des fauves
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