Le Cap-Vert à la Coupe du monde | Comment un si petit pays peut-il être si bon ?

(Miami) Comment un pays indépendant depuis 50 ans seulement, dont la population est à peine plus élevée que celle de Laval, a-t-il réussi à se qualifier pour le deuxième tour de la Coupe du monde en tenant tête à l’Espagne, à l’Uruguay et à l’Arabie saoudite ?
Pour comprendre les succès du Cap-Vert, adversaire de l’Argentine ce vendredi à Miami, il faut plonger au cœur de l’archipel.
Ses îles offrent des plages de sable blond. Des eaux turquoise. Des montagnes qui plongent dans l’Atlantique. Le paradis ? Pas pour tous. L’eau douce y est rare. Les terres cultivables aussi. En plus, l’archipel est exposé aux tempêtes de sable du Sahara. Conséquence : le pays a souvent été frappé par des périodes de grande sécheresse et de famine. Celle de 1947 a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes.
PHOTO SODIQ ADELAKUN, REUTERS
Dans les rues de la capitale, Praia, un soir de match
Cette réalité est même inscrite dans l’hymne national. « Enterre la semence dans la poussière de l’île nue. » Autrement dit : continuez de construire, d’espérer malgré l’adversité. Sauf qu’au fil du temps, des centaines de milliers de Cap-Verdiens ont choisi un autre chemin.
L’exil.
Au XIXe siècle, ils sont partis vers la Nouvelle-Angleterre. À New Bedford, alors la capitale mondiale de la chasse à la baleine. Les Cap-Verdiens ont rejoint les équipages comme marins. Sur place, ils ont croisé d’autres migrants : des Canadiens français, descendus massivement vers le sud pour trouver du travail. Les descendants des marins cap-verdiens habitent toujours au Massachusetts et au Rhode Island en grand nombre.
Au XXe siècle, les routes migratoires se sont diversifiées. Les Cap-Verdiens sont allés vers Sao Tomé, le Sénégal, les Pays-Bas, la France et le Portugal. Si bien que la diaspora cap-verdienne est aujourd’hui de quatre à cinq fois plus nombreuse que la population du pays. Un bassin dans lequel l’équipe nationale de soccer peut aller piger, puisque la FIFA permet aux footballeurs de représenter le pays de naissance de leurs parents ou grands-parents.
Près de la moitié des Requins bleus sont des fils et petits-fils d’exilés. C’est le cas des frères Deroy et Laros Duarte, nés à Rotterdam, aux Pays-Bas, comme une demi-douzaine de joueurs de l’équipe.
L’attaquant Dailon Livramento, lui aussi né à Rotterdam, est petit-fils de Cap-Verdiens. Sa mère est une chanteuse connue dans l’archipel.
Le père cap-verdien de Roberto « Pico » Lopes bossait sur un bateau amarré au port de Dublin lorsqu’il a rencontré la future mère du défenseur. Lopes est né et a grandi en Irlande. Au début de la vingtaine, il travaillait pour une banque. Ce n’est qu’à 24 ans qu’il a percé dans le soccer professionnel. L’offre de jouer pour le Cap-Vert est venue quatre ans plus tard… par le site de réseautage LinkedIn !
PHOTO DAVID J. PHILLIP, ASSOCIATED PRESS
Pico Lopes
Steven Moreira, qu’on a souvent vu contre le CF Montréal dans l’uniforme du Crew de Columbus, est né et a grandi à Paris. Il a même joué pour l’équipe de France U21. Il a finalement décidé de représenter le pays d’origine de ses parents.
« Mes parents étaient jeunes lorsqu’ils ont quitté le Cap-Vert pour la France. Ils ne connaissaient rien au français. Ils ont travaillé très fort pour s’assurer que mon frère et moi ne manquions de rien », a-t-il confié au site du Crew en mai dernier.
« Ils ont donc cru en moi. Je suis heureux de pouvoir leur rendre la pareille. Tout le monde [au Cap-Vert] peut les appeler et leur dire : “Je suis tellement fier de vos enfants.” »
Mais l’équipe du Cap-Vert ne se résume pas à la diaspora. L’autre moitié des joueurs est née et a été formée dans l’archipel, où le soccer est le sport le plus populaire. Chaque île a son propre championnat. Les vainqueurs se retrouvent ensuite dans un championnat national.
Les meilleurs joueurs sont parfois recrutés par des clubs étrangers. Un exemple : le capitaine controversé Ryan Mendes, visé par une enquête pour viol, a joué pour Lille et pour Nottingham Forest.
Puis il y a le cas fascinant du gardien Josimar José Évora Dias, surnommé Vozinha – littéralement petite grand-mère, dans la langue locale. Pourquoi Vozinha ? Parce qu’enfant, au Cap-Vert, il se frottait à des enfants plus âgés que lui, qui le bousculaient. Il allait ensuite s’en plaindre à ses grands-parents, chez qui il habitait, a-t-il raconté au site de la FIFA en 2024. D’où son surnom singulier.
PHOTO SIPHIWE SIBEKO, ARCHIVES REUTERS
Josimar José Évora Dias, surnommé Vozinha
À 40 ans, Vozinha est un des plus vieux joueurs du tournoi. Il est aussi un des seuls sans contrat professionnel. Ses sept arrêts dans un match nul de 0-0 contre l’Espagne, il y a deux semaines, en ont fait une vedette instantanée. En quelques jours, son compte Instagram est passé de 50 000 abonnés à… 17 millions !
Les Requins bleus se sont rendus jusqu’ici grâce à Vozinha et à la cohésion du bloc défensif. Leur prochain match, contre les Argentins, champions du monde, devrait logiquement être leur dernier de cette Coupe du monde. Peu importe le résultat, le bien est déjà fait.
« Nous aimons les défis et les difficultés. Nous aimons les surmonter. Notre drapeau flottera parmi ceux des grandes nations du soccer. C’est l’essentiel », a raconté l’entraîneur-chef Bubista en conférence de presse, au premier tour.
« Nous sommes devenus un exemple de petit pays qui peut se fixer de grands objectifs, à condition de faire preuve de concentration, de détermination et d’organisation. Nous avons démontré que rien n’est impossible. »
Match Cap-Vert–Argentine, à Miami, ce vendredi à 18 h
Le parcours du Cap-Vert
Pays indépendant depuis 1975, le Cap-Vert en est à sa première participation à la phase finale de la Coupe du monde. Il s’est rendu ici en terminant premier de son groupe de qualification, qui comprenait le Cameroun, l’Angola, la Libye, l’île Maurice et l’Eswatini. Au premier tour, il a fait trois matchs nuls : 0-0 contre l’Espagne, 0-0 contre l’Arabie saoudite et 2-2 contre l’Uruguay.




