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The Odyssey, de Christopher Nolan | Le film qu’on avait envie d’aimer

Peu de films étaient aussi attendus cette année que l’adaptation de Christopher Nolan de L’Odyssée d’Homère. Qu’en pensent nos critiques cinéma ? Manon Dumais et Marc Cassivi discutent du nouveau long métrage du réalisateur d’Oppenheimer et d’Inception.

Manon Dumais : Darling ! Pis, t’as trouvé ça comment, L’Odyssée ? As-tu préféré le livre ? Je raffole de cette histoire depuis l’enfance et je trépignais d’impatience à l’idée de découvrir la relecture de Christopher Nolan. Même si je ne suis pas une fan inconditionnelle de ce cinéaste, j’avais vraiment envie d’aimer son film. Hélas ! Malgré ses scènes d’action trépidantes, des images d’une beauté à couper le souffle et un certain lyrisme, je n’ai pas éprouvé de coup de foudre pour cette ixième mouture du poème d’Homère.

Marc Cassivi : On va malheureusement être d’accord. Je ne possède pas mes mythes grecs comme toi. J’aurais dû faire des études littéraires ! J’avais un vague souvenir des aventures d’Ulysse, la rencontre avec le Cyclope, l’appel des sirènes, l’île de Calypso… Et j’avais, comme toi, envie d’aimer ce film, qui a des qualités formelles indéniables. Mais c’est sa violence qui m’a le plus rebuté. En particulier le paradoxe de cet Odysseus/Ulysse qui finit par dénoncer la violence sauvage de la guerre de Troie, en exprimant des remords face au subterfuge du cheval, mais qui, dans la scène suivante, en rajoute une couche. J’ai trouvé que Nolan se complaisait dans cette violence, tout en se drapant dans un pamphlet antiguerre. On ne va pas réécrire un mythe qui a 3000 ans, mais il y a là pour moi quelque chose d’antinomique.

PHOTO MELINDA SUE GORDON, FOURNIE PAR UNIVERSAL PICTURES

Anne Hathaway et Tom Holland dans The Odyssey

M. D. : C’est en effet très violent et j’aurais préféré que Nolan évoque moins la guerre de Troie afin de se concentrer sur le récit du retour. Je ne voulais pas voir un autre Troy ! En même temps, dans le livre, Ulysse passe son temps à banqueter et à raconter ses récits de guerre aux diverses personnes ou divinités qui l’accueillent dans leur île. Nolan ne pouvait pas négliger la terrible vengeance d’Ulysse, qui a reçu une salve d’applaudissements dans la salle. Déjà qu’il a sauté des épisodes, évacué des personnages et fusionné des éléments du récit. D’ailleurs, j’ai été surprise qu’Argos, chien d’Ulysse, prenne plus de place que certains personnages féminins dans l’histoire. Lors d’une interview, Lupita Nyong’o disait qu’elle aimerait demander à Homère ce qu’il pensait de la représentation féminine dans le film en comparaison avec le peu de place qu’il leur avait donnée dans L’Odyssée. De toute évidence, elle n’a pas lu le livre…

M. C. : À l’avant-première, les applaudissements dont tu parles ont mis en évidence le paradoxe que j’évoque. Pas sûr que le message antiguerre de Nolan passe bien. Je ne sais pas si Ulysse exprimait ce genre de remords face au massacre d’innocents de Troie dans les récits d’Homère…

PHOTO MELINDA SUE GORDON, FOURNIE PAR UNIVERSAL PICTURES

Le réalisateur Christopher Nolan et le directeur photo Hoyte van Hoytema sur le plateau de The Odyssey

M. D. : À part pleurer chaque nuit sa femme, son fils et ses hommes, Ulysse, dont l’orgueil et la ruse en mèneront plusieurs à leur perte, n’éprouve pas de remords chez Homère. Nolan livre maladroitement une vision moderne d’un soldat souffrant du trouble du stress post-traumatique. Et Damon est plutôt beige dans ce rôle, de même que Charlize Theron en nymphe Calypso, réduite à recevoir les confidences du héros. Antinoos et les prétendants de Pénélope sont détestables et méritaient d’être punis, mais j’ai été surprise de la réaction des spectateurs. Peut-être que plusieurs se sont réveillés à ce moment-là…

M. C. : J’ai mis un moment aussi à m’adapter au ton quasi théâtral de certaines scènes, qui varie selon les interprètes. Anne Hathaway a l’air d’être déguisée en Pénélope ; comme si sa modernité se heurtait à l’époque qu’illustre Nolan. Et puis j’ai trouvé ça verbeux par moments, surtout dans la première partie du film, dans les dialogues entre Pénélope et son fils Télémaque (Tom Holland). Matt Damon joue au neutre. Je retiens davantage sa transformation physique que son charisme, disons. Ces scènes où il joue en retrait, dans le navire, parce qu’il connaît l’avenir de ses troupes et qu’il est dans la confidence des Dieux, m’ont semblé d’un humour plus ou moins avisé. Bref, j’ai bien des réserves…

M. D. : Comme tu le dis, c’est très verbeux ; je dirais même ronflant, soporifique et pompeux. En même temps, c’est un récit hérité de la tradition orale, mais au cinéma, on peut raconter mille choses en un plan. D’ailleurs, ç’aurait été bien que le rappeur Travis Scott, qui évoque un griot dans le rôle de l’aède, soit davantage mis à contribution. À part Robert Pattinson, qui joue pourtant sans finesse le rôle d’Antinoos, personne ne se démarque réellement. J’aime beaucoup Samantha Morton et je trouve regrettable que sa Circé, redoutable sorcière, soit réduite à une scène de body horror, puis expulsée du récit en quelques minutes. Quant à l’Athéna de Zendaya, personnage omniprésent chez Homère, à part grimacer au soleil, elle ne fait pas grand-chose. Bref, il nous refait le coup d’Oppenheimer où les femmes étaient quasiment réduites à la figuration.

PHOTO MELINDA SUE GORDON, FOURNIE PAR UNIVERSAL PICTURES

Robert Pattinson dans The Odyssey

M. C. : Voilà. La plupart des personnages sont réduits à la caricature et les partitions ne sont pas très riches. J’ai les mêmes réserves à propos de Zendaya, si incandescente dans les Dune de Denis Villeneuve. Ici, elle n’est qu’une déesse de la mauvaise conscience. Le film souffre de longueurs, même si Nolan s’est permis de synthétiser le récit d’Homère. On avait compris qu’Ulysse était un redoutable guerrier. Pas besoin d’insister. Certaines scènes de combat sont interminables. Il y a pourtant des images fortes, comme dans tous les films de Nolan. Ce cheval de Troie à moitié enseveli sur la plage, par exemple, qui m’a fait penser à la statue de la Liberté de La planète des singes. Il reste que j’ai été déçu.

PHOTO MELINDA SUE GORDON, FOURNIE PAR UNIVERSAL PICTURES

Une scène de The Odyssey, de Christopher Nolan

M. D. : J’ai beaucoup aimé sa représentation des Enfers ; le plan large où l’on distingue la silhouette de tous ces hommes tombés au combat résume parfaitement les horreurs de la guerre et le message que Nolan voulait passer. Cadrées à distance, les sirènes sur leur rocher paraissent encore plus mystérieuses et envoûtantes. Toutefois, le cyclope ainsi que Charybde et Scylla m’ont plutôt déçue. À part une belle affiche, les Lestrygons n’apportent rien. On a fait tout un plat du choix de Lupita Nyong’o en Hélène de Troie, mais sa beauté est si éclatante dans ce film aux images parfois mornes qu’elle justifie le choix de Nolan. Quant au « controversé » acteur trans Elliott Page, il est l’un des rares à apporter un peu d’émotion dans le rôle de Sinon, victime innocente de la guerre et de la fourberie des hommes. D’ailleurs, le lien que Nolan a créé entre Sinon, personnage qu’il emprunte à L’Énéide de Virgile (suite romaine de L’Iliade), et Antinoos s’avère l’une des meilleures trouvailles dans ce film ambitieux, qui est loin d’être son meilleur.

M. C : Je suis bien d’accord. Même les effets spéciaux sont décevants, malgré un budget d’un quart de milliard ! Je préfère le Nolan de Dunkirk et de Memento, mettons.

En salle

Drame fantastique

The Odyssey (V.F. : L’Odyssée)

Christopher Nolan

Avec Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway

2 h 52
Manon Dumais : 7/10
Marc Cassivi : 6,5/10

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