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Dossier | Camp de jour dans une garderie fermée | Pleurs, pénombre et « dérapages » (2 articles)

Un écriteau délavé se dresse sur la façade d’un immeuble de la rue Victoria à Lachine, dans l’ouest de Montréal. On y distingue en lettres pâles le nom de la « GARDERIE LES ANGES d’ESPOIR ».

En avril 2023, le permis de cette garderie détenue par Lillie Dione Suh Somanji a été révoqué en raison de plusieurs manquements, dont le manque de surveillance des petits et le non-respect du ratio enfants/personnel de garde, peut-on lire dans une décision du Tribunal administratif du Québec.

Trois pénalités administratives avaient au préalable été remises à la garderie, notamment pour avoir « omis de s’assurer qu’aucune boisson alcoolique n’était consommée dans les locaux durant les heures de prestation des services ».

« Les enfants sont turbulents, crient, pleurent, n’ont pas de chaussures et courent partout. J’ai constaté des enfants tombés de leur chaise, d’autres tapés avec des jouets de mousse par d’autres enfants et ce, sans qu’aucune éducatrice n’intervienne », écrit l’inspectrice Élisabeth Lepage, après une visite dans la garderie.

Gestion de crise

Depuis la fermeture forcée de sa garderie, Lillie Dione Suh Somanji, aussi propriétaire de l’immeuble, loue ses locaux, notamment au Centre de pédiatrie sociale communautaire (CPSC) de Lachine, qui tient ses activités au rez-de-chaussée depuis deux ans. Elle-même y travaillait l’an dernier, en vertu d’un partenariat avec le CIUSSS régional.

Selon le bail entre les deux parties, tout l’étage est réservé aux activités du CPSC, hormis une petite pièce, d’une vingtaine de mètres carrés, que la propriétaire se réserve pour du rangement. Cette pièce possède une entrée indépendante au CPSC.

C’est dans ce local qu’un camp de jour accueillant une douzaine d’enfants, âgés d’environ 6 ans à 12 ans, a été ouvert, l’été dernier, par Lillie Dione Suh Somanji. Le camp reprend le nom de l’ancienne garderie : les « Anges d’espoir ».

Comme la pièce en question ne contient aucune salle de bain, les enfants devaient circuler dans le CPSC pour utiliser les toilettes. Ils auraient causé plusieurs dégâts, en plus de compromettre la confidentialité de certaines rencontres, rapporte la présidente du conseil d’administration du centre, Marie-France Duranceau.

« Ça s’était très mal passé, se désole-t-elle. Mais cette année, les dérapages sont encore plus nombreux », relate Mme Duranceau, en entrevue avec La Presse.

Depuis l’ouverture du camp, une employée du centre a dû intervenir six fois auprès de jeunes, estimant « que leur sécurité physique et psychologique » était compromise, détaille Mme Duranceau.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Lillie Dione Suh Somanji loue certains locaux de son immeuble au Centre de pédiatrie sociale communautaire (CPSC) de Lachine.

À un moment, un enfant aurait été entendu en larmes pendant plus de 30 minutes, rapportent trois témoins consultés par La Presse, qui ont exigé l’anonymat par crainte de représailles. Momentanément, il aurait semblé perdre le souffle. Une employée du centre s’est précipitée vers le local du camp, pour constater son état.

Ce n’est qu’à ce moment que le moniteur aurait pris soin de l’enfant. Celui-ci passerait d’ailleurs une majeure partie de ses journées sur son cellulaire, sans ouvrir les lumières du local, laissant les petits dans la pénombre, indiquent trois témoins. C’est d’ailleurs la scène à laquelle La Presse a assisté lors de son passage sur les lieux.

« C’est une situation complètement absurde : on est un centre de pédiatrie sociale avec comme mission le bien-être des enfants, puis on se retrouve avec un camp dans nos locaux duquel bien peu de parents accepteraient les conditions », déplore Mme Duranceau.

Interventions multiples

Pour continuer d’offrir l’accès à ses toilettes, le centre a formulé quelques demandes dans une lettre à la propriétaire du camp. Il souhaitait obtenir une preuve d’assurance couvrant ses activités, de même qu’une surveillance constante des enfants, notamment lors de leur sortie du local vers les toilettes.

Puisque la propriétaire n’a jamais répondu à la lettre, le centre a répliqué. Il a décidé d’interdire l’accès aux toilettes aux jeunes du camp, le 13 juillet dernier.

C’est à ce moment que la situation aurait dégénéré. Les enfants seraient restés dans le local, de 8 h à 12 h, sans jamais aller aux toilettes. Agités, ils se seraient mis à crier et à frapper sur les murs, selon trois témoins de l’évènement consultés par La Presse. Le moniteur du groupe, un adolescent, se serait alors mis à hurler « Shut up ! » (« Taisez-vous ! ») aux jeunes.

Excédé, le centre s’est tourné vers l’arrondissement de Lachine. Après avoir visité ses locaux, un responsable de l’arrondissement a proposé un recours à la direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Celle-ci aurait ensuite suggéré d’appeler directement le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), selon le CPSC.

Six agents se sont présentés au local du camp le jour même, peut-on constater dans une vidéo d’une caméra de surveillance. Sur place, la lumière du local est éteinte, et une chanson du rappeur Snoop Dogg résonne, a pu constater La Presse.

Le SPVM n’a pu confirmer son intervention « pour des raisons de confidentialité ». Avant de quitter les lieux, les agents auraient demandé l’intervention d’un inspecteur en bâtiment de l’arrondissement, indique le CPSC.

Quatre jours plus tard, l’inspecteur a indiqué au centre que l’occupation du local par le camp était légale et que sa fermeture était donc impossible. Le camp de jour ne relève pas directement de l’arrondissement de Lachine, puisqu’il est privé, justifient ses fonctionnaires.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Sur la porte d’entrée de l’immeuble, une affiche fait notamment la promotion d’un camp de jour « éducatif et amusant ».

L’arrondissement a toutefois contacté l’Association des camps du Québec (ACQ) pour obtenir des conseils sur les mécanismes applicables dans une telle situation. Il a ensuite déposé une requête auprès du Protecteur de l’intégrité en loisir et en sport.

La DPJ n’a pu confirmer qu’un signalement avait été effectué concernant les activités du camp des Anges d’espoir, pour des raisons de confidentialité. Elle précise toutefois ne pas recevoir les signalements visant les organisations ou les établissements.

« On ne pourrait pas, par exemple, faire un signalement contre une école où se dérouleraient divers enjeux, détaille la conseillère en relations médias Geneviève Paradis. Les plaintes se font plutôt par enfant : ça prend un minimum d’informations qui le concernent, comme un nom, un numéro de téléphone, le nom des parents, pour que la DPJ puisse agir. »

« Tout le monde se lance la balle »

Deux parents ignoraient tout des conditions dans lesquelles se trouveraient leurs petits, au camp des Anges d’espoir, lorsque La Presse les a rencontrés. Une mère ouvre la bouche, stupéfaite, en apprenant que les jeunes n’ont plus accès à une toilette dans le local du camp. Son fils, assis sur le siège arrière, confirme l’information.

« Maman, je ne veux plus y retourner », laisse-t-il tomber.

Sa mère se retourne, se prend le front, en hochant la tête. Impossible de distinguer ses yeux, derrière ses lunettes de soleil, mais son menton tremble.

Il ne se plaint jamais. Ça doit vouloir dire qu’il y a vraiment quelque chose qui ne tourne pas rond.

La mère d’un enfant qui fréquente le camp

Le père de trois enfants fréquentant le camp a eu vent d’une intervention des agents du SPVM, il y a une dizaine de jours. La propriétaire du camp l’aurait rassuré, lui signalant que les policiers étaient repartis sans relever d’anomalies sur les lieux.

Ses enfants avaient fréquenté la garderie des Anges d’espoir, il y a quelques années, poussant le père à les inscrire au camp du même nom.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Le camp de jour ouvert l’été dernier accueille une douzaine d’enfants, âgés d’environ 6 ans à 12 ans.

La famille ignorait que la garderie avait fermé ses portes en raison du retrait d’un permis.

« Je vais devoir parler avec ma femme ce soir. La situation est vraiment préoccupante », indique le père, qui rapporte néanmoins que les enfants sortent de temps à autre pour jouer au basketball ou au soccer. Il leur arrive aussi d’aller à la piscine.

Après avoir multiplié ses démarches, le Centre de pédiatrie sociale « n’a plus de recours », se désole la présidente de son C.A.

« Plusieurs personnes sont au courant, mais personne ne bouge, déplore Mme Duranceau.

« Tout le monde se lance la balle, personne ne pense aux enfants. Ce sont eux qui sont vulnérables, qui doivent vivre cette situation qui n’a pas d’allure. »

Lillie Dione Suh Somanji n’a pas répondu aux demandes d’entrevue de La Presse.

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