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La fin du bilinguisme dans les Forces sonne la capitulation du fédéral

Le Comité permanent de la défense nationale tient depuis des mois des audiences sur la situation des membres francophones au sein des Forces armées canadiennes. Dans le cadre de ces travaux, l’un des cosignataires de cette lettre, Éric Sauvé, a d’ailleurs été invité à témoigner devant le Comité.

La place du français, le bilinguisme et l’accès aux services dans les deux langues officielles faisaient partie des nombreux enjeux soulevés. Or, voilà que Le Devoir nous apprenait récemment que la Défense nationale a retiré au français son statut de langue de travail dans environ 180 unités et organisations auparavant bilingues.

Le ministère canadien de la Défense nationale a décidé que, désormais, la langue de travail sera principalement déterminée par la région géographique dans laquelle se trouve l’unité. Concrètement, ça signifie qu’à l’extérieur du Québec, du Nouveau-Brunswick et de certaines régions de l’Ontario, l’anglais deviendra la langue de travail.

Non seulement nos recommandations semblent être restées lettre morte, mais cette décision constitue un recul institutionnel majeur en matière de bilinguisme.

Mais ce qui est encore plus préoccupant, c’est la justification donnée par la Défense nationale. Le ministère explique que plusieurs organisations et unités situées dans des régions unilingues éprouvaient des difficultés à respecter leurs obligations linguistiques, ce qui entraînait des plaintes — fondées, précise le ministère — et de la frustration. Mais plutôt que de tenter de faire respecter les exigences, les autorités ont choisi de réduire les obligations.

Concrètement, on récompense ici ceux qui se sont traîné les pieds. C’est trop difficile pour vous d’atteindre les normes de bilinguisme ? Pas de problème : on va vous soustraire à certaines obligations de la Loi sur les langues officielles par une pirouette administrative. Problème réglé.

Quel message institutionnel envoie-t-on lorsqu’une politique est difficile à appliquer et qu’on choisit de l’assouplir plutôt que d’en exiger le respect ? Résistez suffisamment longtemps, rendez son application suffisamment difficile, et l’institution finira par céder.

Une logique intenable

Aujourd’hui, c’est le bilinguisme, mais demain, ce sera quoi ? Appliquée à d’autres enjeux institutionnels, cette logique deviendrait rapidement intenable. Accepterait-on, par exemple, d’abaisser nos exigences en matière d’inconduite sexuelle sous prétexte que l’institution éprouve des difficultés persistantes à enrayer le problème ?

Ce n’est certainement pas le genre de culture institutionnelle que nous devrions encourager au sein des Forces armées canadiennes.

Le cas du Collège militaire royal du Canada, à Kingston, est particulièrement symbolique. Cette institution nationale, chargée de former une partie importante des officiers des Forces armées canadiennes, a annoncé que l’anglais devenait désormais son unique langue de travail.

Le Collège est la porte d’entrée de plusieurs des leaders institutionnels de demain. On aimerait y voir entrer les meilleurs candidats, de tous les milieux et de toutes les régions du pays. On aimerait certainement y attirer davantage de francophones. Or, voilà que la principale institution de formation des officiers annonce que tout fonctionnera en anglais. Comment peut-on sérieusement penser qu’une telle décision encouragera de jeunes Québécois et francophones à se joindre aux Forces ?

Cette institution avait pourtant pour mission de former des officiers capables de servir tous les Canadiens, dans les deux langues officielles. Ce changement de cap envoie un message profondément préoccupant quant à la place que l’on entend désormais accorder au français au sein des Forces. Il réduit surtout considérablement l’incitatif pour les anglophones à apprendre et à parfaire leur français. Pourquoi investir les efforts nécessaires pour maîtriser une deuxième langue officielle si l’institution vous indique que vous pourrez travailler essentiellement en anglais pendant une bonne partie de votre carrière ?

Pour les francophones, le message est tout autre. Eux comprendront rapidement que la maîtrise de l’anglais demeure pour ainsi dire incontournable s’ils souhaitent progresser au sein de l’institution. On crée ainsi une asymétrie fondamentale : le bilinguisme demeure une nécessité professionnelle pour les francophones, alors qu’il devient de plus en plus facultatif pour les anglophones.

C’est absolument inacceptable et ça contribuera, à la longue, à une plus grande érosion du français.

Les francophones, désavantagés

Malgré les témoignages, malgré les données, le leadership semble volontairement ignorer l’importance de la langue dans une carrière militaire. C’est à travers les communications que l’on développe ses relations professionnelles, démontre ses compétences et exerce son leadership. Les francophones évoluant dans un milieu anglophone partent avec un désavantage ; l’inverse se produit beaucoup plus rarement.

Lorsqu’une organisation reçoit des plaintes fondées, elle devrait prendre des mesures afin de faire respecter ces obligations. Ici, on a plutôt choisi de baisser les bras. Et l’ironie est que le ministère pourra, grâce à ce tour de passe-passe, se targuer d’avoir fait baisser les taux officiels de plaintes, celles-ci devenant dorénavant non recevables. C’est d’un cynisme choquant. Cette décision va à l’encontre de l’esprit de la nouvelle Loi sur les langues officielles, en plus d’accentuer les problèmes d’intégration des francophones au sein de l’institution.

Pendant des décennies, des leaders tels que le général Jean Victor Allard, premier francophone à devenir chef d’état-major de la Défense, ont combattu pour donner une plus grande place au français au sein des Forces. Le général Allard en avait fait une priorité de son mandat à la tête de l’institution. Sous son leadership, des unités francophones ont été créées, la représentation des francophones a été accrue et la formation militaire en français a été développée. 60 ans plus tard, alors que les Forces devraient poursuivre le travail amorcé par Allard, nous sommes en train de faire marche arrière. Bien des vétérans ont le sentiment que l’on tourne ainsi le dos à une partie de notre histoire militaire et de notre identité nationale.

Un immense pas en arrière

Il n’y a pas de doute : ce que le ministère présente comme une simple décision administrative constitue un immense pas en arrière. Et au moment où les Forces armées canadiennes connaissent d’importants problèmes de rétention du personnel, difficile d’imaginer pire message à envoyer aux francophones qui songent à y faire carrière.

Le bilinguisme institutionnel est difficile. Il coûte de l’argent, exige de la formation, de la planification et une réelle volonté de la chaîne de commandement. Mais ce n’est pas un privilège accordé à une minorité ; il constitue l’un des fondements du Canada. L’affaiblir au sein de nos institutions militaires, c’est appauvrir les Forces armées canadiennes elles-mêmes.

Dans un pays officiellement bilingue, qui souhaite avoir des forces armées représentatives de sa population, la difficulté ne devrait pas être un argument pour renoncer.

Lorsqu’un principe fondamental devient difficile à appliquer, la réponse ne devrait jamais être d’abaisser la barre, ni de carrément enlever les exigences. Ça, ça s’appelle capituler. Et lorsqu’un ministère de la Défense préfère accepter l’échec devant un défi plutôt que de le surmonter, nous avons un sérieux problème.

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