L’influence de Jacques Nadeau sur le photojournalisme québécois
Jacques Nadeau avait-il des modèles ou des mentors au moment où, au début des années 1970, il débute comme photoreporter ? « Non ! Je n’avais personne ! Dans ces années-là, au fond, il n’y avait eu à peu près qu’Antoine Desilets qui comptait pour les photographes d’ici. » Pour plusieurs, Jacques Nadeau sera ce modèle qu’il n’aura pas eu, un fait dont il était bien conscient.
Avant de passer au Devoir, la photographe Marie-France Coallier a travaillé plusieurs années au quotidien The Gazette et au Montreal Daily News. « Juste le regarder travailler, c’était une école. Jacques Nadeau a été le plus grand photojournaliste que j’ai connu au Québec. Il allait chercher l’âme d’un événement. Peu de photographes arrivent à faire ça. » Elle regrette le temps où elle pouvait discuter de la sélection d’images avec lui.
Pour Patrick Sanfaçon, de La Presse, comme pour plusieurs autres photographes, Jacques Nadeau était un mentor. « Quand je suis arrivé à Montréal pour devenir photojournaliste, j’ai regardé les journaux. Les images de Jacques se distinguaient. Elles avaient une signature. On les reconnaissait tout de suite. Il donnait des angles à ses sujets. Ses photographies de politiciens parlaient plus que leurs propres mots ! »
C’est grâce à lui que Patrick Sanfaçon dit avoir appris le métier. « Il nous a montré à faire plus que prendre des photos, mais à parler aux gens, à les aimer. Je parle au “nous” parce qu’autour de moi, je sais que nous sommes tous passés par l’école Jacques Nadeau. Nous lui sommes tous redevables. »
Photographe pour Radio-Canada, Ivanoh Demers constate que chez Jacques Nadeau, l’information correspondait à quelque chose de viscéral. « Il était passionné. C’était sa vie. » Dans les mêlées de presse, il se jetait devant, note-t-il. « Les micros, les gens en rangée, les photos organisées, ça ne l’intéressait pas. Il cherchait à communiquer le sens de l’information, de la nouvelle. Il questionnait et se questionnait tout le temps. » Sa notoriété était en partie attachée à la place que Le Devoir lui accordait. « Comme il était souvent seul au front, on le retrouvait partout, tous les jours. »
Longtemps attaché au journal Le Soleil, André Pichette parle lui aussi de Jacques Nadeau comme d’un mentor. « J’en ai connu, des photographes. Il n’y en avait aucun qui se comparait à lui. Aucun. Il observait, il analysait… Il cherchait à comprendre ce qui pouvait lui permettre d’avoir une photo qui se distingue. Et la plupart du temps, il réussissait. Il avait l’œil du chasseur. »
Nadeau le professeur
Une partie du rayonnement de Jacques Nadeau tient aussi au fait que, pendant plus de deux décennies, il a enseigné la photographie de presse à l’Université de Montréal. « Dans ses cours, il était moins question de photographie que de la vie », se souvient Annik MH de Carufel, photographe de presse aujourd’hui installée aux Pays-Bas. « Jacques parlait de rencontres, de la façon de s’intéresser au monde, d’approcher les gens. Il devait exposer un certain nombre de règles. Mais lui, il n’en respectait pas forcément pour son travail : il faisait ce qui était nécessaire, selon les circonstances, pour obtenir une photo forte et originale. »
Comme un musicien, le photographe n’avait plus besoin de se préoccuper de la maîtrise technique. « Il transcendait la technique. Rien ne l’énervait plus que de parler d’une “belle photo”. La photo n’avait pas à être belle, disait-il : elle devait vous remuer, dire quelque chose, faire réagir. »
La photo, résume Annik MH de Carufel, Jacques Nadeau l’envisageait comme un art. Et qui oserait dire que l’art se soumet à des règles à jamais fixes ?
Sur la photographie, il avait ses idées. À son sens, une photographie rendait compte du réel, tout simplement. Il n’admettait pas l’idée que le seul fait de cadrer donnait d’emblée un autre sens à son environnement. Il discourait volontiers par ailleurs sur l’importance de saisir en un seul clic un fragment de temps tout aussi significatif que décisif. Ce qui ne l’empêchait pas de travailler le plus souvent à l’aide d’un moteur pour enchaîner les prises de vues à un rythme effréné. Il opérait ensuite, avec un œil de maître, une sélection définitive pour isoler l’instant qu’il recherchait, n’hésitant pas à recadrer au besoin.
« Après avoir suivi ses cours à l’université, je l’ai appelé », se souvient le directeur photo François Pesant. « Je voulais faire un stage avec lui. Il m’a répondu qu’il ne savait pas trop si ça l’intéressait. Puis il m’a dit qu’il partait à l’instant au palais de justice et que j’avais juste à m’arranger pour venir avec lui immédiatement. C’est comme ça que j’ai ramassé mes affaires en courant et que je suis parti de chez nous à toute vitesse pour commencer un stage avec Jacques Nadeau ! »




