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Québec reporte de cinq ans sa cible d’émissions de GES de 2030

Le gouvernement du Québec reporte sa cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Une décision immédiatement critiquée par son Comité consultatif sur les changements climatiques, qui y voit un inquiétant recul.

Mardi matin, le ministre de l’Environnement, Bernard Drainville, a annoncé que la cible de réductions des GES prévue pour 2030 — une baisse de 37,5 % sous le niveau de 1990 — était repoussée de cinq ans, à 2035. Le gouvernement dit rester « pleinement engagé » vers la carboneutralité en 2050.

« J’appelle ça du pragmatisme vert. On maintient le cap sur la décarbonation, mais on le fait à un rythme moins rapide, parce qu’il y a beaucoup d’incertitudes économiques », a expliqué le ministre au Devoir, évoquant notamment la renégociation de l’accord de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique. « On veut préserver les emplois. »

Pour Alain Webster, le président du Comité consultatif sur les changements climatiques (CCCC) du Québec, ce report est une « mauvaise nouvelle ».

« Pour la première fois depuis des décennies, au lieu d’augmenter l’ambition climatique du Québec, on la réduit », assène-t-il en entrevue.

Le Québec se « désaligne » de l’Accord de Paris, a-t-il ajouté.

À l’encontre du « consensus »

Selon sa propre loi, le gouvernement du Québec avait l’obligation de réviser sa cible climatique à la fin 2025. Des consultations ont eu lieu à l’Assemblée nationale, où divers intervenants ont eu l’occasion de se prononcer.

Les groupes écologistes ont plaidé pour le maintien ou le rehaussement de la cible, mais ils n’étaient pas seuls à défendre cette position.

En effet, plusieurs grands émetteurs, comme le distributeur gazier Énergir, les producteurs de ciment ou les Manufacturiers et les exportateurs du Québec, ont préconisé le maintien de la cible de 37,5 % en 2030. Ces acteurs disaient souhaiter la stabilité réglementaire. Ils entrevoient aussi un avenir sobre en carbone dans leurs industries.

M. Drainville reconnaissait alors qu’il y avait « consensus » parmi les groupes s’étant exprimés durant les consultations.

Mardi matin, il a expliqué ne pas avoir suivi la voie de ce consensus parce que le gouvernement doit « regarder le portrait d’ensemble ». Il a rappelé qu’à l’automne, l’Ontario — un concurrent commercial direct du Québec — a abandonné ses cibles de réduction des GES.

Au Québec, le « dispositif climatique » reste intact, a-t-il fait valoir. Et le marché du carbone est là pour rester, a-t-il promis.

« Je rejette avec force toute affirmation à l’effet que notre décision, c’est de l’inaction climatique, a dit le ministre. Au contraire, on reste très ambitieux ».

20 % sur une cible de 35 %

Les données les plus récentes indiquent que les émissions de GES du Québec étaient de 78 millions de tonnes en 2023, soit 20 % sous le niveau de 1990. Elles ont baissé de 1,4 % entre 2023 et l’année précédente.

Selon le ministre Drainville, le Québec a fait « la moitié du chemin depuis 1990 ». Il lui faut donc plus de temps pour atteindre une réduction de 37,5 %. « On se donne dix ans au lieu de cinq », a-t-il expliqué.

Cette conception des progrès réalisés jusqu’à présent est « inadéquate », avertit Alain Webster.

Les efforts de réductions des GES du Québec ont surtout commencé à partir de 2005. Et le marché du carbone a été instauré en 2013. La logique du ministre permettrait de constamment repousser les cibles et de ne jamais atteindre la carboneutralité en 2050, selon M. Webster, un économiste.

Vu le report annoncé jeudi, atteindre la carboneutralité au milieu du siècle « exigera des réductions d’émissions beaucoup plus abruptes et plus coûteuses », ont déclaré, dans un communiqué, les membres du CCCC, qui regroupe certains des plus grands experts du climat et de la transition énergétique au Québec.

M. Webster s’inquiète de la « démobilisation » que pourrait engendrer la décision de Québec chez les municipalités, les entreprises et les citoyens. « C’est à ça que servent les cibles : indiquer vers où on veut s’en aller, collectivement. » Il espère vivement que tous les acteurs de la société maintiennent leur ambition, contrairement à l’État.

Tandis qu’en Amérique du Nord, les politiques climatiques subissent des reculs, ailleurs dans le monde, elles demeurent fortes, notamment dans l’Union européenne et au Royaume-Uni. Le CCCC souligne que le Canada désire justement accentuer ses relations commerciales avec ces pays, et les réduire avec les États-Unis.

Si le Québec reste dans la « filière préhistorique de l’énergie fossile », il sera « déclassé en termes économiques », a averti M. Webster.

« Non seulement nous aurons contribué à cette crise environnementale, mais nous ne ferons pas partie de ces sociétés qui inventent l’énergie du 21e siècle. »

Avec François Carabin

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