Affaire Epstein | L’indécence

Le dossier Epstein a commencé par un entrefilet dans les journaux et est devenu au fil du temps un immense nid de vipères, une affaire tentaculaire qui menace les plus puissants de ce monde, qui voient révélés leurs comportements inadmissibles, amoraux, et les liens indécents qui unissent un étonnant nombre d’entre eux.
Publié hier à
7 h 00
Depuis quelques semaines, d’abord au compte-gouttes, puis dans un ruissellement qui menace de devenir torrent, les révélations fusent. Des pages du dossier se décaviardisent, des photos surgissent, des liens se font entre personnes impliquées.
Au début – et même encore maintenant –, plusieurs considéraient avec suspicion ces révélations. Elles portent les stigmates du complotisme : des élites corrompues mènent le monde et s’adonneraient à la pédoprédation !
Mais plus les faits s’accumulent, plus on quitte les rails du complotisme pour un autre récit autrement plus glaçant. Celui d’hyper-privilégiés qui évoluent dans un monde parallèle, en dehors du cadre légal, au-dessus de la démocratie.
Nous ne sommes plus ici dans la case du fantasme. On parle du mode de vie de ceux qui se vautrent dans des fortunes inimaginables qui permettent de tout acheter lorsque le sens moral se barre. Les yachts, les îles, les jets privés. Il y a certes cette abominable affaire de pédocriminalité, mais le dévoilement du réseau Epstein, même si le FBI dit le contraire, montre aussi à la face du monde un maillage de puissants qui s’entraident et se protègent, qui exercent leur pouvoir sans règles.
Jeffrey Epstein était l’un des leurs, mais surtout, un passeur obscène, un facilitateur de leurs magouilles, l’architecte pervers et carnassier de leurs secrets les plus vils. Il était le diable infiltré parmi les milliardaires, les aidait et les faisait chanter.
Je vous ai parlé ici de l’essai La société de provocation, de Dahlia Namian, une analyse puissante du monde des ultrariches. C’était en amont du flot des révélations Epstein. Namian décrit le processus par lequel les milliardaires accaparent le monde. Leurs réseaux, les symboles majeurs que l’on retrouve tous dans l’univers d’Epstein et de ses amis.
L’île où ils se rassemblent, le domaine que Guy Laliberté veut lui vendre, les jets dans lesquels ils se déplacent et tissent leur toile autour du monde (dont un utilisé par Epstein, qui transportait même de jeunes Québécoises1). Les yachts qui mouillent au large. Les lieux « sacrés », comme Davos, où ils se donnent de la légitimité. Les organisateurs du Forum de Davos ont d’ailleurs ouvert une enquête sur les liens de leur PDG Børge Brende avec Epstein2.
Les courriels nomment ces ancrages physiques : les propriétés d’Epstein, son « île des plaisirs » où il reçoit ses riches amis, son hôtel particulier new-yorkais, offert par l’ex-propriétaire de Victoria’s Secret Les Wexner. Son appartement avenue Foch à Paris, truffé de micros et de caméras.
Les pays d’où proviennent ses amis politiques : Royaume-Uni, Norvège, France. Des hommes – et des femmes – de pouvoir, des têtes couronnées, des magnats de la presse. Des géants de la technologie : ceux qui étaient en smoking sur la photo lors de l’investiture de Donald Trump. Bill Gates, Elon Musk, Jeff Bezos, qui vient d’offrir le scalp du Washington Post au président américain. Des républicains, des démocrates, même Noam Chomsky, l’égérie intellectuelle de la gauche mondiale.
On constate que ce n’est pas une talle, mais bien une nébuleuse, une gigantesque toile qui étend ses ramifications partout.
Qu’est-ce qui unit ces gens ?
Le pouvoir, l’argent ? Epstein et ses petits secrets incriminants ? Il semblait avoir les moyens de faire chanter les plus puissants, d’avoir même accès à Poutine.
Les morts étranges, les suicides commodes, les têtes qui tombent, le réseau d’influence, les courriels qui tournent autour de Donald Trump sans jamais l’incriminer (même si le New York Times a recensé 5300 fichiers contenant 38 000 références à Trump, à sa famille, à Mar-a-Lago…). Les jets. Les îles. Les manoirs. Les très jeunes filles. Le fric. Les affaires. Tous ces bonshommes du boys club international.
Il existe un monde parallèle où des milliardaires qui se cooptent et qui partagent des goûts inavouables décident de ce que nous allons consommer, regarder, comment nous allons nous informer. Un monde à part où une clique amorale a les moyens d’acheter journaux, réseaux sociaux, même la Maison-Blanche. Un monde qui se protège, mais où le chantage atteint des dimensions épiques.
À ce niveau, ça ne relève pas du complotisme.
Mais plutôt d’une nécessaire critique radicale du capitalisme dévoyé.
Au revoir, Franco !
Toutes mes condoléances à la famille, aux amis et aux collègues de Franco Nuovo, qui nous a abruptement quittés. Sa gentillesse, sa culture, sa voix, son élégance en toutes choses me manqueront. Buon viaggio, Franco !
1. Lisez le texte « Jeffrey Epstein adorait Montréal et les Québécoises » dans le Journal de Montréal
2. Lisez le texte du Monde « Affaire Epstein : les organisateurs du forum de Davos ouvrent une enquête sur les liens de leur PDG, Borge Brende, avec le criminel sexuel »
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