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Dossier | Magali Picard | La dame de fer des syndicats (4 articles)

Quand Magali Picard débarque chez lui, l’homme est enchaîné à un calorifère à eau chaude.


Publié hier à
5 h 00

Un huissier a livré la lettre fatidique à cet employé de la fonction publique qui n’a pas été payé depuis six mois à cause du logiciel de paie Phénix : on va saisir sa maison. Paniqué, il a appelé au Fonds de solidarité FTQ pour décaisser ses REER. Impossible, lui répond-on. « Si vous ne me donnez pas accès à mon argent, je vais me suicider », lance-t-il au bout du fil.

C’est à ce moment que quelqu’un prend l’initiative d’appeler la vice-présidente de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC). Magali Picard ne fait ni une ni deux : elle saute dans sa voiture et s’en va chez « son membre ».

Elle appelle l’avocat de la banque pour négocier une entente. Fermeture totale. « Il me prend de très haut. » Elle appelle le cabinet de la ministre responsable de Phénix, Judy Foote. Son cabinet appelle aussi l’avocat. Rien à faire.

La vice-présidente de l’AFPC décide alors de larguer une bombe atomique. Elle rappelle. « Je vais vous demander d’écouter l’émission d’Anne-Marie Dussault ce soir, parce que je m’en vais parler de vous, du PDG de la banque, et je vais dire à quel point votre banque est sans-cœur. À quel point ce que vous faites est inacceptable. » Soudain, le ton change. « La présidence syndicale pouvait rien faire. La ministre pouvait rien faire. Mais la télé a commencé à déranger. » La banque accepte de surseoir à la saisie.

C’est la « pire histoire de Phénix » qu’ait vue Magali Picard à l’AFPC, et elle en a vu beaucoup.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Steven MacKinnon, aujourd’hui ministre des Transports et leader parlementaire du gouvernement fédéral

Mais l’histoire montre aussi à quel point celle qui a pris la tête de la FTQ il y a trois ans prend son boulot de syndicaliste à cœur. « C’est une personne avec qui les choses sont claires : elle n’est jamais ambiguë », dit le ministre libéral Steven MacKinnon, qui a traité avec elle dans le dossier du logiciel de paie. « Elle est très dévouée lorsqu’elle a une idée en tête. »

Le syndicalisme comme une drogue

Et pourtant. Quand, à 25 ans, on lui propose d’entrer dans le syndicat des fonctionnaires qui travaillent au ministère des Anciens Combattants, où elle a un job, elle refuse catégoriquement. On s’entête : une vice-présidente nationale se déplace pour recruter celle que tous ses collègues voient comme leur représentante.

Elle m’avait dit : “Magali, tu le sais pas, mais t’es une syndicaliste.” J’ai répondu : “Ah mon Dieu, non, non ! Moi, je suis une bonne travailleuse !” Pour moi, le syndicat, c’était pour les pas bons, ceux qui avaient des problèmes de discipline.

Magali Picard

Mais il y a un argument massue : sans syndicat, les fonctionnaires du ministère vont être fusionnés avec d’autres travailleurs… et leurs cotisations vont grimper. « Je leur ai dit : “On va s’en faire un exécutif !”, lance Magali Picard. À ce moment-là, je suis tombée en amour avec le monde syndical. C’était rendu une drogue. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Dans son bureau de présidente de la FTQ

Une drogue dure, qui l’a d’abord menée à la vice-présidence de l’AFPC, 245 000 membres partout au Canada. « Magali, c’était un modèle, raconte Jérôme Turcq, qui a été son supérieur à l’AFPC. Elle ne faisait pas du tourisme syndical : ça, c’est du monde qui vient à tous les congrès, à toutes les rencontres, d’abord que c’est du temps libéré. Ils suivent toutes les formations et après ils disparaissent, ils ne font rien. Pas elle. »

Après 25 ans de syndicalisme et une retraite prématurée prise dans des circonstances dramatiques (voir l’onglet suivant), la jeune-employée-qui-ne-voulait-pas-être-syndicaliste finit par être sollicitée pour occuper l’un des postes de direction de la plus grande centrale syndicale au Québec.

Daniel Boyer, alors secrétaire général de la FTQ – le numéro 2 de la centrale –, lui offre de lui céder sa place. « Je la voyais tellement comme la relève que moi, j’étais prêt à partir pour qu’elle arrive ! » Elle décline l’offre et Boyer devient, au bout du compte, président de la centrale syndicale.

Mais en 2022, ce dernier annonce qu’il part. Le téléphone de Magali Picard commence presque instantanément à sonner. La tradition, à la FTQ, veut que le secrétaire général soit coopté au poste de président. Celui qui occupe le poste, Denis Bolduc, finit par appeler sa rivale.

« Le cœur me bat à 3000 à l’heure, raconte Mme Picard. Il me dit : “Serais-tu intéressée à travailler avec moi ?” Moi, je comprends : lui président, moi secrétaire générale. Puis il m’a dit : “Non, non, je serais heureux de rester secrétaire général avec toi comme présidente.” Ça se pouvait quasiment pas. »

Dans les jours qui précèdent l’appel, Bolduc avait assisté à un match d’impro avec le président sortant, Daniel Boyer. C’est là que ce dernier a décidé de laisser le champ libre à son adversaire. « Denis aurait aimé, j’imagine, être président, mais sachant qu’il y aurait une très grande rivalité entre lui et Magali Picard, il a pris cette décision, raconte Boyer. Il a fallu qu’il chemine un peu. » L’autre prétendant, Marc Ranger, annonce aussi qu’il retire sa candidature.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE

Magali Picard, le jour de son élection à la tête de la plus grande centrale syndicale du Québec

En janvier 2023, Magali Picard fracasse donc un plafond de verre : elle devient la première femme et la première autochtone à diriger la FTQ et ses 600 000 membres, encore en majorité des hommes. « On va rocker ensemble ! », lance-t-elle aux délégués.

C’est elle qui présidera à la grande table ovale de la salle du conseil de la FTQ, qui, au sommet de l’édifice emblématique, domine la métropole. Sur les murs, les portraits en noir et blanc de ses prédécesseurs, tous des hommes. Lorraine Pagé, qui a été la toute première femme à la tête d’une centrale syndicale, l’a appelée tout de suite après son élection.

« Je lui ai dit qu’une femme à la FTQ, il était temps ! »

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