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Madeleine Huguenin et la parole publique au féminin

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Les invectives visant à faire taire les voix médiatiques des femmes rappellent en nos années vingt un machisme décomplexé qui semblait appartenir au siècle dernier. Au tournant des années 1900, dans un milieu ouvertement réfractaire au genre féminin, les premières journalistes canadiennes-françaises devaient déployer maintes stratégies de vigilance pour négocier leur présence médiatique et contourner les attaques misogynes.

Parmi ces pionnières, Madeleine Huguenin s’active dans l’arène du journalisme politique de 1897 à 1939. Observer les procédés d’acceptabilité sociale qui soutiennent sa contribution méconnue aux questions nationales et féministes permet de saisir, d’un siècle à l’autre, les défis et les moyens de la parole publique au féminin.

Codes de la féminité

La jeune Anne-Marie Gleason, qui signe d’abord « Myrto », adopte définitivement le pseudonyme de Madeleine lorsqu’elle collabore au journal La Patrie à partir de 1901. Pendant 19 ans, elle en dirigera la page féminine hebdomadaire. Si l’activité des femmes paraît ainsi ghettoïsée, Madeleine parvient à y favoriser la visibilité et la participation sociétale des lectrices en les ralliant aux causes nationales qui préoccupent aussi les hommes.

L’action politique à laquelle elle convie les femmes passe d’emblée par les codes d’une féminité associée au dévouement et à la sollicitude. Elle souhaite mettre ces atouts au service de la cause francophone et, à partir de 1915, de l’effort de guerre. Adrien Rannaud a mis au jour les initiatives philanthropiques et le système de marrainage lectrices-soldats que Madeleine orchestre via la page féminine dans le contexte de la Première Guerre mondiale.

Ses interventions journalistiques visent encore davantage la promotion de la fierté canadienne-française et la préservation du fait francophone au Canada. Elle cofonde d’ailleurs en 1904 le Canadian Women’s Press Club, association dont le but est de contribuer au sentiment national canadien par les journaux. Cette ambition passe entre autres par des reportages littéraires issus d’explorations régionales, dont Charlotte Biron a relevé le caractère à la fois codifié et inventif de la pratique au féminin.

Pendant toute sa carrière à La Patrie, Madeleine réclame une éducation de qualité pour le peuple canadien-français afin d’assurer la survie de sa langue et de sa culture. La littérature devient le canal de ses visées éducatives, notamment dans le but de contrer le phénomène d’exode vers les États-Unis. Elle propose des lectures dont l’originalité témoigne, à ses yeux, de l’existence et du dynamisme de la vie littéraire au Québec.

Il faut voir que la parole nationaliste de Madeleine sera bien accueillie tant qu’elle se maintiendra dans le créneau féminin du soin, de la transmission et de l’éducation. En cette époque où l’essentiel de la définition et du bénéfice politique des femmes repose sur la maternité, son argumentaire est traversé d’un féminisme maternaliste. Cette mouvance issue du XIXe siècle mise sur la valeur sociale des atouts maternels : bienveillance, sécurité, générosité, moralité.

L’essentiel du combat de Madeleine repose sur l’idée que le travail des femmes, en tant que bienfaitrices, maîtresses du foyer, épouses et mères, est nécessaire à la perpétuation de la culture canadienne-française. L’État devrait conséquemment reconnaître l’apport de ses citoyennes en leur accordant l’accès aux études supérieures et le droit de vote.

Ses décisions éditoriales visent à conscientiser et à solidariser les lectrices de La Patrie relativement à ces idéaux. Elle glorifie les talents et les grands projets locaux. Elle organise des concours d’écriture dont les sujets érigent les femmes en emblèmes du Canada français. Elle publie de courtes biographies qui présentent des battantes, telles Madeleine de Verchères et Idola Saint-Jean, comme des modèles nationaux.

Même dans le débat public, le nationalisme au féminin se moule prudemment à l’orthodoxie morale et aux attentes conservatrices qui assignent les femmes des années 1910 à la sphère privée et à la reproduction. Un peu plus de 100 ans plus tard, ce traditionalisme sous-tend certains discours de préservation nationale au Québec, phénomène qui pourrait partiellement expliquer les résultats d’un sondage de 2025 qui révèle les réticences des Québécoises à l’égard du souverainisme.

Face à la misogynie

Lorsque Madeleine fonde La revue moderne, en 1919, elle se place bien en vue sur l’échiquier de l’opinion politique des années 1920. Pour la partisane d’Henri Bourassa aux élections provinciales de 1908, les questions de la langue française et des droits des francophones au sein de la Confédération demeurent des convictions de premier ordre.

Son nationalisme pancanadien s’inscrira désormais dans une plus franche volonté de conciliation. Cette posture bonne-ententiste place La revue moderne au centre d’hostilités intermédiatiques lorsqu’éclate la querelle de L’appel de la race, qui, en 1922, oppose les vues de Lionel Groulx à celles de Camille Roy sur les questions d’identité et d’assimilation.

Jean-Christian Pleau a analysé les nœuds diplomatiques auxquels Madeleine fait face dans le débat avec les chroniqueurs du Nationaliste et de L’Action française qui s’ensuit. Dans sa volonté de juxtaposer des voix antagonistes à même La revue moderne, la directrice prétend à la neutralité éditoriale. L’affectation du statu quo et la vocation culturelle de la revue font foi de pare-feu pour Madeleine, mais, en dépit des stratégies d’atténuation et du respect des codes de la féminité, sa présence médiatique remue l’ordre patriarcal. Les attaques ad feminem ne l’épargnent pas.

En 1920, un journaliste du Nationaliste la désigne comme un « bas bleu », insulte proférée dans le but de stigmatiser les femmes qui ont des vues intellectuelles et littéraires. La même charge revient en 1940 chez l’écrivain Claude-Henri Grignon, sous son pseudonyme de Valdombre. Contre Madeleine, qui ne saurait que « vagir des impressions de boudoirs », il se scandalise que de telles femmes écrivent « au lieu de s’occuper de repriser des chaussettes et d’écurer des chaudrons ».

La rhétorique sexiste du discrédit, par les analogies humiliantes et les procédés d’infantilisation, vise à museler sa voix médiatique. Le cas de Madeleine illustre la longue histoire sociale du mépris et de la haine envers les femmes. Plutôt que de s’étioler à la faveur des avancées égalitaristes du XXe siècle, la misogynie s’exacerbe aujourd’hui en ligne sous forme de menaces de viol et de meurtre, que dénoncent tant les politiciennes que les présentatrices météo. En l’absence de recours, des voix de femmes se retirent de l’espace public. La nécessité d’une législation plus stricte sur les cyberviolences s’en trouve réexposée.

Face à la déconsidération et aux agressions de son siècle, Madeleine opte quant à elle pour le travestissement médiatique. En 1920, elle crée le pseudonyme de Luc Aubry, une personnalité masculine progressiste qui, comme l’a montré Frédéric Quenneville-Labelle, renforce la charge symbolique des idées politiques qu’elle adoucit sous son nom féminin. La crédibilité et la latitude accrues de la voix masculine autorisent « Luc Aubry » à soutenir des opinions plus tranchées que celles de Madeleine, notamment en faveur du suffrage féminin.

Sororité politique

Pour la journaliste, l’inclusion des femmes dans le processus électoral est un impératif, car les associations féminines, les œuvres caritatives et les salons littéraires déterminent déjà des enjeux sociopolitiques majeurs. Parmi les dirigeantes de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, Madeleine fait aussi partie du Comité provincial pour le suffrage féminin, créé par Marie Gérin-Lajoie.

En 1921, ces militantes lancent un plaidoyer pour le droit de vote devant le premier ministre québécois, Louis-Alexandre Taschereau. Son discours de refus réitère toutefois que la place des femmes devrait rester au foyer et que la Canadienne française ne saurait s’identifier aux idées anglo-saxonnes ou américaines.

La désillusion de Madeleine devant l’échec de la bataille suffragiste au Québec contribue à son virage vers l’engagement fédéral pendant les années 1930. La croyance historique selon laquelle elle aurait pris sa retraite au tournant de cette décennie est démentie par les textes qu’elle publie jusqu’en 1939 dans au moins deux médias conservateurs.

Ses allégeances partisanes s’officialisent lorsqu’elle assure la direction de L’Action conservatrice à partir de sa fondation, en 1934. Cet organe électoraliste du Parti conservateur fédéral valorise l’ordre et la sécurité en cette période où l’idéologie conservatrice est alimentée par la peur de bouleversements socialistes et communistes. Un patron de fonctionnement reconnaissable dans les montées ultérieures des idées de droite.

Même si elle dirige cet hebdomadaire, Madeleine se contente d’y publier des historiettes, comme si elle négociait encore l’acceptabilité de sa présence dans la sphère politique. Lorsqu’elle accueille Maurice Duplessis dans les quartiers du journal, elle se confine aux stratégies de mondanité propres à l’aura de salonnière qu’elle endosse depuis ses débuts, attribut mis en lumière par les travaux pionniers de Chantal Savoie sur sa rhétorique journalistique.

Rassembleuse, Madeleine s’impose du côté des femmes comme leader d’une sororité politique. Elle anime les assemblées féminines du parti et en encourage le pouvoir d’émulation positive. Elle a « éprouvé, écrit-elle, quelle nécessité il y avait pour l’élément féminin de se grouper en association très vaste et très unie, […] où chacune donnerait sa pensée, son influence pour grandir la cause ».

La défaite du Parti conservateur du Canada aux élections de 1935 met un terme aux activités partisanes de L’Action conservatrice et de sa directrice. Il semble que la parole médiatique de Madeleine n’émerge ensuite qu’à trois reprises, par la publication de billets signés Luc Aubry dans le journal L’Illustration nouvelle. Elle s’accorde ainsi l’ultime liberté de commenter les mérites des élus de l’Union nationale au Québec tout en écorchant le milieu politique, qui manquerait selon elle de loyauté.

Son parcours, en revanche, traduit son indéfectible fidélité à l’identité canadienne-française et aux femmes, par-delà les partis politiques. Cette prévalence de la conviction sur la partisanerie aura donné en 2019 une leçon d’efficience lorsque quatre députées d’allégeances divergentes se sont unies pour instaurer des tribunaux spécialisés en violence sexuelle et conjugale au Québec. Dans la cohésion des voix et la puissance du collectif, cette solidarité fournit une clé essentielle à la durabilité de la parole publique au féminin.

Pour proposer un texte ou pour faire des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].

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