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Journée des droits des femmes | Pas une de plus

Elles sont déjà sept depuis le début de l’année. Sept Québécoises victimes de féminicides en contexte conjugal. Combien en faudra-t-il encore pour que le gouvernement agisse ?


Publié à
5 h 00

Tadjan’ah, Mary, Susana, Véronic, Marie-Kate, Sonia, Danielle… Sept femmes dont la mort tragique laisse une peine infinie dans le cœur de ceux qui les ont aimées.

« Pas une de plus. » C’est le message lancé par les familles de victimes de féminicides réunies par La Presse à la veille du 8 mars dans notre puissant reportage publié samedi1. On y donne un visage et une voix aux victimes invisibles des féminicides. Leurs proches qui survivent la mort dans l’âme.

Ceux qui chérissent les beaux souvenirs. Ceux qui ont perdu le sommeil. Ceux qui voient toujours une chaise vide dans leur souper de famille. Des pères et des mères qui pleurent leur fille. Des enfants qui pleurent leur mère. Des grands-parents qui tiennent la main de leurs petits-enfants orphelins.

En voyant défiler les témoignages de tous ces proches endeuillés, on sent non seulement leur chagrin immense, mais aussi leur colère et leur amertume. Et pour cause. Pas normal qu’il y ait tant de femmes qui meurent dans l’indifférence.

Pas normal que cette épidémie évitable ne mobilise pas davantage le gouvernement. Pas normal que l’on finisse par s’habituer aux homicides conjugaux qui se suivent et se ressemblent.

Devant cette normalisation de l’anormal, j’ai repensé à un exercice proposé dans un roman de Virginie Despentes. « Imaginez un instant qu’au lieu de femmes tuées par des hommes, il s’agisse ici d’employés tués par leurs patrons », écrit-elle.

« L’opinion publique se raidirait davantage. On dirait ça va trop loin. On doit pouvoir aller [travailler] sans risquer d’être étranglé ou criblé de coups ou abattu par balles. […] C’est quand tu transposes que tu réalises à quel point le féminicide est bien toléré. »

De même, on peut penser que si la violence contre les femmes était considérée comme une guerre ou une forme de terrorisme, une part importante de ce qui leur arrive ici et ailleurs serait traitée pour ce que c’est : une urgence mondiale. Ce ne serait pas vu comme le résultat malheureux et inévitable de simples disputes conjugales ou d’une succession de faits divers.

PHOTO JOHN LAMPARSKI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’avocate et écrivaine Catharine A. MacKinnon

« Difficile de ne pas avoir l’impression que ce qu’on appelle “guerre” est ce que les hommes se font les uns aux autres, et que ce qu’ils font aux femmes s’appelle la “vie de tous les jours” », observe l’avocate et écrivaine féministe Catharine A. MacKinnon dans Are Women Human? (Harvard University Press, 2006)⁠2.

Aux États-Unis, le nombre de femmes assassinées par des hommes au terme de cette « vie de tous les jours » équivaut chaque année à peu près au même nombre de victimes que les attentats du 11–Septembre, souligne-t-elle. Ce qui n’empêche pas la banalisation de ces crimes.

Au Québec, en dépit des avancées qui ont suivi l’important travail de réflexion réalisé par le comité d’experts de Rebâtir la confiance, la normalisation est aussi à l’œuvre.

On sent un désengagement de l’État alors même que des femmes meurent et que d’autres survivent péniblement en ayant l’impression que leur vie ne compte pas.

« Si on prenait toute autre situation où un groupe particulier de la population se faisait tuer ou mourait toujours dans les mêmes circonstances répétitives, je pense que ça fait longtemps que l’État aurait sorti l’artillerie lourde. Les budgets seraient débloqués », me dit Sarah*, l’autrice d’Avant lui, j’étais libre, bouleversant témoignage sur la violence conjugale dont je parlais mercredi⁠3.

« Mais nous, c’est toujours des faits divers ! »

En lisant Avant lui, j’étais libre, je me suis souvenue d’un des premiers articles que j’ai écrits sur ce genre de « faits divers » qui n’en sont pas, énumérés dans le récit. C’était en juin 1999. Un féminicide s’était produit dans une maison d’hébergement à Saint-Jean-sur-Richelieu. Envoyée sur les lieux, j’avais interviewé pour la première fois Louise Riendeau, à l’époque coordonnatrice du Regroupement des maisons d’hébergement.

Ces maisons ont surtout besoin de financement pour offrir aux femmes tous les services dont elles ont besoin, disait-elle. « Il faut accentuer les mesures de prévention pour que les femmes puissent être dépistées plus rapidement et qu’elles puissent rompre avec la violence. »

Vingt-sept ans plus tard, Louise Riendeau, aujourd’hui coresponsable des dossiers politiques du même regroupement, doit livrer le même message.

« C’est assez troublant de lire ma déclaration. C’est vrai que je dis la même chose plus de 25 ans plus tard. »

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Louise Riendeau recevant la Médaille d’honneur des mains de la présidente de l’Assemblée nationale, Nathalie Roy, le 1er avril dernier

Cela dit, il serait faux de dire que rien n’a changé depuis, rappelle l’infatigable militante, décorée l’an dernier de la Médaille d’honneur de l’Assemblée nationale pour son engagement de plus de 30 ans pour les droits des femmes et des enfants victimes de violence conjugale.

« Au début des années 2000, il y avait eu un rehaussement important du financement des maisons par le gouvernement libéral de l’époque, rappelle-t-elle. Mais le malheur, c’est que pendant des années, entre 2009 et 2020, il n’y en a pas eu. Jusqu’à tant que la CAQ mette un peu d’argent qui permette du rattrapage, mais qui ne suffit pas à répondre aux besoins aujourd’hui. »

Alors qu’une femme sur deux n’a toujours pas accès aux services des maisons d’hébergement, comment expliquer que l’on se contente encore de protéger les femmes à moitié ? Comment expliquer que le gouvernement ne saisisse pas l’urgence de la situation ?

Louise Riendeau ne se l’explique pas. Les proches des victimes ne se l’expliquent pas. Les survivantes ne se l’expliquent pas. Je ne me l’explique pas non plus.

Devant l’inexplicable, on n’a pas le choix d’exiger des explications. Mieux encore, une volonté politique.

Devant la violence qui se répète, on n’a pas le choix de se répéter aussi. Et de dire encore une fois haut et fort en cette Journée internationale des droits des femmes : pas une de plus. À la mémoire de celles qui ne sont plus.


1. Lisez notre dossier « Féminicides : la douleur de ceux qui restent »

2. La citation est tirée du livre Le boys club, de Martine Delvaux, paru aux éditions du remue-ménage.

3. L’autrice a publié son livre sous un pseudonyme. On ne peut dévoiler son nom pour des raisons de sécurité.


Lisez la chronique « Être à la hauteur de ce courage »

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