Fusionner ou pas? Bisbille entre deux villages de la Montérégie
Chicane de famille ou appel à l’aide ? En Montérégie, le village de Massueville, fort dépourvu, souhaite la collaboration, voire la fusion, avec son voisin Saint-Aimé. Mais la localité agricole, qui a les poches plus profondes, refuse net. Au-delà de ses airs de fable de La Fontaine, la bisbille entre les deux municipalités est révélatrice des problèmes de financement qui frappent les petites et grandes villes du Québec.
Pour se rendre à Massueville, il faut d’abord traverser Saint-Aimé et ses vastes champs, qui, début mars, sont encore en jachère. Mais rien, sinon quelques panneaux routiers, n’indique qu’on y est arrivé. La localité de 446 habitants est presque entièrement constituée de terres agricoles.
Niché sur les rives de la Yamaska, Massueville n’est guère plus peuplé : 556 habitants rassemblés autour d’une église néoclassique, d’un joli parc, le Carré royal, d’une école primaire et de plusieurs maisons datant du XIXe siècle.
Les deux municipalités peuvent difficilement être plus proches l’une de l’autre. Géographiquement, Massueville est enclavé au milieu des terres de Saint-Aimé. Historiquement, les deux entités sont issues de la même seigneurie.
Il n’y a pas si longtemps, l’hôtel de ville de Saint-Aimé avait pignon sur la rue principale de Massueville. Aujourd’hui, le bâtiment abrite la bibliothèque que partagent les deux municipalités, qui se séparent aussi un service de loisirs et l’entretien du parc.
Pourtant, un monde (et deux conseils municipaux) les sépare maintenant.
« On s’en va dans le mur et on n’a pas la collaboration de la campagne », laisse tomber Richard Gauthier sur un ton inquiet.
Depuis 2024, le maire de Massueville parle ouvertement de fusion comme d’un moyen de donner un second souffle au village.
La municipalité a bouclé son dernier budget de peine et de misère en puisant dans ses réserves. Elle est toujours à la recherche de 94 000 $ pour couvrir l’ensemble de ses dépenses pour 2026 (1,3 million de dollars).
Massueville se dit accablée par la hausse des frais qu’elle doit assumer pour couvrir ses services de base : quote-part versée à la MRC, égout, aqueduc, service incendie, etc.
« D’année en année, les factures augmentent, mais pas les finances de la municipalité », souligne le maire.
À court de solutions, Massueville a répercuté une partie de la facture sur ses citoyens, qui ont encaissé une hausse de taxes de 7 % lors du dernier exercice financier.
« On s’enligne pour envoyer six avis de vente pour défaut de paiement des taxes, je n’ai jamais vu ça », ajoute Benoît Lefebvre, directeur général de Massueville.
« On va vider le village », craint Richard Gauthier.
Massueville ne compte actuellement qu’une poignée d’entreprises, et la valeur moyenne des résidences (255 737 $) y est bien en dessous de la moyenne québécoise.
Pour trouver de nouveaux revenus, l’administration a demandé à Saint-Aimé de revoir les ententes sur la gestion de la bibliothèque, le parc et les loisirs, qui sont actuellement partagés 50 / 50.
« C’est juste pas normal qu’on ait les mêmes coûts qu’eux autres », soutient Richard Gauthier en invoquant la différence de valeur foncière entre les deux bourgades.
La richesse foncière uniformisée (RFU) de Massueville est de 74 millions de dollars selon la dernière évaluation, contre 342 millions pour son voisin.
« Ils profitent autant du village que tous les citoyens [de Massueville]. Toutes les activités se passent ici », évoque le maire, qui se heurte au refus de la cité voisine.
Pas d’amour de Saint-Aimé
Le noyau villageois de Massueville a été détaché de la paroisse de Saint-Aimé en 1903. Selon l’histoire locale, les gens de la « campagne » refusaient de payer pour les trottoirs de bois de la « ville »…
Un siècle plus tard, c’est encore l’esprit d’indépendance des agriculteurs de Saint-Aimé qui motive leur refus d’une fusion.
« Chez nous, à Saint-Aimé, on n’a pas de service d’égout ni de lumières de rue. On ne voit pas pourquoi on aurait à fusionner pour payer les infrastructures de Massueville », explique le maire, Denis Benoît, qui considère que les économies possibles sont minimes.
« On va juste mettre deux factures ensemble, puis ça va être payé par le même monde », explique le magistrat, qui se dit tout de même ouvert à revoir les ententes de partage de services entre les deux municipalités.
La valeur foncière ne fait pas foi de tout, ajoute la conseillère municipale Marie-Soleil Beauregard, irritée que Saint-Aimé soit perçu comme « les riches pas fins ».
« Le prix des terres a explosé dans les dernières années, mais ce n’est pas proportionnel aux revenus. Quand on est agriculteur, on vaut cher, mais, à moins de vendre, cette richesse-là ne se retrouve pas dans notre compte de banque. »
Et la richesse foncière s’accompagne de coûts. Les services facturés par la MRC aux municipalités sont, en totalité ou en partie, calculés en fonction de la RFU.
Par exemple, en 2025, la couverture de la Sûreté du Québec a coûté 206 000 $ à Saint-Aimé, contre 38 000 $ pour Massueville.
Une fausse bonne idée ?
De fait, le budget annuel de Saint-Aimé est à peine plus élevé que celui de Massueville (1,6 million), mais la pression fiscale sur les citoyens y est moindre.
« On a peut-être été gérés de façon plus conservatrice dans les dernières années », avance Marie-Soleil Beauregard, qui parle d’une « divergence de valeurs » dans la gestion des deux villages.
Une analyse qui rejoint celle de Danielle Pilette, professeure à l’UQAM et spécialiste de la fiscalité des municipalités, qui a étudié les finances des deux hameaux.
Selon elle, la fusion entre les deux entités est loin d’être une solution magique.
« Ce n’est pas une recette gagnante, parce que les deux sont sensiblement de la même taille. Ce qui peut être intéressant pour de petits villages, c’est de se joindre à des villes plus grandes pour diversifier leurs revenus » et avoir accès à plus de services, dit-elle en donnant l’exemple de La Pocatière, qui a récemment fusionné avec deux localités environnantes.
Une fusion pourrait même desservir les intérêts des deux municipalités, prévient la professeure associée à l’École des sciences de la gestion.
« Saint-Aimé, c’est un territoire spécialisé qui fonctionne très bien. Il a la meilleure performance financière possible. En cas de fusion, la politique de dépenses et de développement territorial pourrait changer complètement et faire perdre de la richesse foncière à Saint-Aimé. La nouvelle ville se retrouverait avec une assiette fiscale plus faible qu’avant la fusion des deux territoires. »
À une époque où les transferts vers les municipalités se réduisent comme peau de chagrin, Massueville aurait tout intérêt à agrandir son assiette fiscale en favorisant l’arrivée d’entreprises et en améliorant son cadre bâti pour faire augmenter la valeur des maisons, selon Mme Pilette.
Une solution qui ne convainc guère le maire de Massueville.
« On a des projets de développement en cours, mais c’est dans deux, trois ans qu’on va voir les résultats », déplore Richard Gauthier, qui espère plutôt une intervention gouvernementale.
« Il faut que le gouvernement s’ouvre les yeux sur le financement des municipalités. On ne peut pas toujours augmenter les taxes. »
Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.
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