News CA

Villages chrétiens du sud du Liban | « S’il le faut, je mourrai ici »

Pris au piège entre l’invasion de l’armée israélienne qui entend établir une zone tampon dans le sud du Liban et les attaques du Hezbollah, de nombreux habitants de villages chrétiens comme Qlayaa refusent de quitter leur terre, de peur de ne pas pouvoir revenir. D’autres n’ont pas eu le choix : les habitants d’Alma el-Chaab ont été contraints de fuir les combats pour trouver un refuge précaire à Beyrouth.


Publié à
5 h 00

Hugo Lautissier

Collaboration spéciale

À Qlayaa, village chrétien du Sud libanais, proche de la frontière israélienne, la guerre s’est installée dans un quotidien rythmé par les bombardements, la peur et l’isolement croissant.

À Qlayaa, village chrétien du Sud libanais, proche de la frontière israélienne, la guerre s’est installée dans un quotidien rythmé par les bombardements, la peur et l’isolement croissant.

« Mes chers frères, Qlayaa est héroïque, tout comme ces villages qui résistent : Rmeich, Debel ou Deir Mimas. Nous sommes des héros parce que nous réclamons notre droit le plus élémentaire, celui de rester sur notre terre et d’y vivre en paix. » À quatre kilomètres de la ligne de démarcation qui sépare le Liban d’Israël, le père Antonio, prêtre maronite de l’église Saint George, dans le village de Qlayaa, célèbre Pâques et la résurrection de Jésus-Christ devant plusieurs centaines de fidèles.

Dans ce village chrétien, la guerre n’est pas un écho lointain, c’est une présence familière et bruyante. Entre le tintement des cloches et le chahut de ce jour festif, le grondement des avions de chasse israéliens déchire le ciel.

Le 10 mars dernier, le prédécesseur du jeune prêtre Antonio, Pierre El-Raï, 50 ans, a été tué dans un bombardement israélien sur une maison en lisière du village, alors qu’il était venu, avec d’autres habitants, porter secours au couple de propriétaires, blessés par un premier tir israélien. Une victime de plus des « doubles frappes », ces bombardements redoublés à quelques minutes d’intervalle, qui sont devenus le cauchemar des Libanais et des secouristes.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Un portrait du père Pierre El-Raï, tué dans un bombardement israélien, a été affiché devant l’église Saint George, à Qlayaa.

Son portrait recouvre désormais la façade de l’église. « C’était un homme bon, personne ne pensait qu’un prêtre pourrait être pris pour cible. On ne comprend toujours pas ce qui s’est passé », regrette Daniel Nicolas, un ingénieur d’une quarantaine d’années, à la barbe touffue derrière ses lunettes de soleil noires. Il désigne la vallée verdoyante bordée par le fleuve Litani qui s’étire devant le parvis de l’église.

Il y a des frappes tous les jours, ici. Ça ne s’arrête jamais.

Daniel Nicolas, ingénieur résidant dans le sud du Liban

« La nuit, personne ne peut dormir », explique-t-il avant de montrer sur son téléphone une vidéo d’un bombardement prise à partir de sa maison.

Depuis la reprise des combats, au début du mois de mars, après 15 mois d’un cessez-le-feu violé à 15 000 reprises par Tel-Aviv, les frappes israéliennes au Liban ont causé la mort de 1953 personnes, selon le ministère libanais de la Santé. Le bilan inclut au moins 102 femmes et 130 enfants.

Les combats les plus intenses se situent à Khiam, dernière ville chiite du sud du Liban, à 6 kilomètres de Qlayaa. La prise de cette position, défendue coûte que coûte par le Hezbollah, permettrait à l’État hébreu de s’ouvrir la voie vers la plaine de la Bekaa, au nord-est. Le village de Qlayaa est soumis à un ordre d’évacuation donné par l’armée israélienne à toutes les localités du Sud libanais depuis le 5 mars.

« Nous, les chrétiens, nous n’avons rien à voir avec cette guerre. Mais jamais je ne quitterai ma terre. C’est ici que mon grand-père est enterré. C’est ici que mon frère a été blessé à la jambe par une roquette du Hezbollah pendant la guerre de 2006. S’il le faut, je mourrai ici », ajoute Daniel Nicolas, père de trois enfants, tous restés à Qlayaa.

« On manque de tout ici »

Devant le parvis de l’église, dans les hauteurs du village, un convoi de blindés de la FINUL, la Force intérimaire des Nations unies au Liban, progresse difficilement dans la circulation dense de ce début de matinée. Un habitant du village s’improvise agent municipal et entreprend de faire la circulation, à grand renfort de moulinets de bras devant un char d’assaut.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Un convoi de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban passe devant l’église Saint George, dans le village de Qlayaa, dans le sud du Liban.

Mise en place en 1978, après la première invasion du sud du Liban par Israël, la FINUL est chargée de surveiller la cessation des hostilités entre le Liban et Israël et de prévenir les violations le long de la frontière. Une mission quasi impossible et périlleuse. Quelques jours plus tôt, deux Casques bleus ont été tués et deux autres ont été blessés, dont un grièvement, par une « explosion d’origine inconnue » qui a détruit leur véhicule.

« Vous voyez cet espace de jeu pour enfants sur la colline ? Le Hezbollah a tiré des roquettes à partir de cette position. S’ils commencent à utiliser les villages chrétiens pour frapper les Israéliens, nous sommes perdus. Ils raseront Qlayaa », s’inquiète Georges Rizk, un habitant du village, en égrenant machinalement les perles de son chapelet.

C’est l’une des principales raisons pour lesquelles les chrétiens refusent de partir. Ils craignent que l’abandon de leur village ne transforme leur lieu de vie en position du Hezbollah, ce qui justifierait ensuite la destruction complète de la localité par l’État hébreu.

Originaire de Qlayaa, Georges Rizk a vécu longtemps dans les pays du Golfe.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Georges Rizk, en noir, célèbre Pâques en famille, dans le village de Qlayaa, dans le sud du Liban.

À son retour, en 2016, il a ouvert dans le village voisin, Marjayoun, un restaurant de 300 couverts. « Le restaurant est désert depuis la guerre de 2024. J’ai dû me résoudre à le vendre pour une bouchée de pain il y a un mois. J’ai tout perdu dans cette guerre. On manque de tout ici, nos enfants ne vont plus à l’école. Personne ne s’intéresse au sort des villages chrétiens du sud du Liban. Même l’État n’en a rien à faire », explique-t-il.

Georges ne cache pas sa haine du Hezbollah. Comme d’autres chrétiens du Sud libanais, il le tient pour principal responsable de la guerre en cours. Il en vient même à regretter l’occupation par Israël du sud du Liban, de 1978 à 2000. « Au moins, à cette époque, on avait tous du travail. L’économie marchait bien et on avait tous un toit au-dessus de la tête », se souvient Georges.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

La vue sur les villages de Qlayaa et Marjayoun dans le sud du Liban

Dans le village chrétien de Marjayoun, à quelques kilomètres de Qlayaa, l’atmosphère festive de ce dimanche de Pâques est retombée. On entend des bombardements à proximité dans les localités de Khiam et de Dibbine. « C’est comme ça tous les jours, mais on s’habitue », constate Bassam Lahoud, un professeur à la retraite, sur la place principale du village, complètement vide.

« Avez-vous entendu ce qu’a dit le père Pierre, la veille de sa mort ? Il a dit que le Sud libanais n’est pas une terre de refuge, mais une terre dangereuse, et que nous en sommes les propriétaires, alors nous restons. »

Alma el-Chaab

L’adieu au village

Après l’ordre d’évacuation des localités du sud du Liban par l’armée israélienne, au début du mois de mars, les habitants du village chrétien d’Alma el-Chaab ont trouvé refuge à Beyrouth et redoutent de ne plus pouvoir rentrer chez eux.

À Alma el-Chaab, petite bourgade chrétienne située à la frontière avec Israël, les mauvaises nouvelles arrivent parfois par un simple coup de téléphone, en numéro privé. « Le pizzaiolo du village a reçu un appel au début du mois de mars. Les Israéliens lui ont dit en rigolant : “Salut, tu peux nous faire une pizza ?”, avant de lui ordonner de quitter immédiatement le village », rapporte Sami Zourob, habitant d’Alma el-Chaab, de son appartement cossu du quartier de Mansourieh, dans la banlieue de Beyrouth. « L’armée israélienne connaît tout de nous : notre nom, notre métier, jusqu’à nos allées et venues. »

Chez ce père de deux enfants, âgé de 46 ans, domine la sensation de revivre une scène déjà vue. Lors de la dernière guerre au Liban, à l’automne 2023, les habitants d’Alma el-Chaab avaient déjà été contraints de fuir le village à la suite d’un ordre d’évacuation de l’armée israélienne. À l’époque, près de la moitié des maisons avaient été au moins partiellement détruites. Celle de Sami Zourob, une magnifique demeure moderne avec piscine, avait été touchée par un bombardement israélien, qui avait endommagé sévèrement plusieurs chambres.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Sami Zourob est un habitant d’Alma el-Chaab. Sa maison avait été partiellement détruite lors de la guerre en 2023.

« Ça aurait pu être pire : les maisons de mes trois voisins ont été complètement détruites, ainsi que celle de ma mère », explique-t-il en faisant défiler des photos du quartier. Sami n’aura passé que trois étés en famille dans cette maison qu’il venait de faire construire et où il espérait passer sa retraite. « Ça a surtout été terrible pour ma mère, elle est tombée en dépression pendant la première guerre. On a reconstruit sa maison pendant le cessez-le-feu et maintenant, ça recommence », ajoute-t-il.

Sous la supervision et la protection de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), les résidants d’Alma el-Chaab ont finalement dû reprendre la route de l’exil et partir vers le nord le 10 mars dernier. Les habitants avaient dans un premier temps refusé de partir, faisant sonner les cloches de l’église en signe de résistance, avant de se rendre à l’évidence : le départ était inéluctable.

Chadi Saya est désormais un maire en exil. Comme tout bon capitaine de navire, il a été le dernier à quitter le village, le 10 mars. La centaine d’habitants qui avait choisi de rester dormait depuis une semaine dans le sous-sol de l’église. « Le 8 mars, le frère du prêtre de l’église a été tué par un bombardement israélien alors qu’il arrosait les plantes juste à côté. À partir de ce moment-là, on s’est dit que c’était suicidaire de rester », explique Chadi Saya.

PHOTO HUGO LAUTISSIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Le maire d’Alma el-Chaab, Chadi Sayah estime que la présence chrétienne et libanaise dans le sud du Liban est en danger.

Depuis, les habitants doivent composer avec un nouveau loyer à payer, le coût élevé de la vie dans la capitale et l’accès difficile aux biens de première nécessité. « Il y a beaucoup de tristesse, et certaines familles n’ont pas encore trouvé de solution pour se loger », ajoute le maire. Pire encore, les habitants vivent avec le risque de ne plus pouvoir rentrer chez eux.

« Le plus dur est de ne pas connaître son avenir. Si Israël décide de faire du Sud une zone tampon, les gens ne pourront pas revenir », redoute Sami Zourob.

« Nous prions pour que nos maisons soient épargnées, car il n’y a rien d’autre à l’intérieur que la Bible et le drapeau libanais, ajoute Chadi Saya. La présence chrétienne et libanaise dans le sud du Liban est en danger. Il est crucial que les gouvernements fassent pression pour sauver nos maisons. Nous ne sommes une menace pour personne. »

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button