Zdenek Matejovský | Celui qui raconte le Canadien en sept langues

Au Centre Bell, tout le monde sur la galerie de presse connaît Zdenek Matejovský. Ce journaliste pigiste parle sept langues et couvre la LNH pour des médias européens depuis 30 ans. Au fil des décennies, il a fait des entrevues avec des tonnes de joueurs. Mais la meilleure histoire, que plusieurs de ses collègues ignorent, reste la sienne.
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6 h 00
Bien qu’il soit peu ou pas connu du public québécois, Matejovský est probablement le journaliste couvrant le Canadien qui rayonne le plus dans le monde, parce que ses topos sont diffusés en Suisse, en Suède, en Finlande, en Norvège, en Slovaquie, en République tchèque et en Autriche.
Ce dont il nous parle, pourtant, attablé à un café de Brossard par un après-midi de novembre, c’est son enfance. Enfance qui s’est déroulée dans les années 1960 à Sedlice, une petite ville du sud de la Tchécoslovaquie, à une époque où régnait le Parti communiste.
L’homme de 66 ans nous raconte ces journées où il se rendait jusqu’à la frontière de l’Allemagne, à une quarantaine de kilomètres de la demeure familiale. Le « rideau de fer » – des lignes de barbelés électrifiés qui s’étendaient sur des centaines de kilomètres – empêchait alors quiconque de traverser.
« Si vous essayiez de sauter par-dessus la clôture, ils vous tiraient dessus. Au mieux, ils vous arrêtaient. C’était le communisme dans ce qu’il avait de pire. Je détestais tellement ça en vieillissant. »
Matejovský ne pouvait que rêver d’une vie de l’autre côté…
La fuite
Zdenek Matejovský a grandi en tant que « rebelle ». Avec ses amis, il mettait en œuvre des plans de fuite qui, au bout du compte, ne quittaient jamais le stade d’idée.
Dans cette Tchécoslovaquie communiste, bourrée d’interdictions, un adulte avait le droit de demander une autorisation de voyager dans d’autres pays communistes. Dès qu’il a atteint l’âge de 18 ans, Matejovský en a profité : il a demandé au gouvernement la permission de voyager en Tunisie. Demande qui, à sa grande surprise, a été acceptée.
Je ne sais toujours pas comment ils m’ont laissé partir. Tout le monde était surpris parce qu’il n’y avait que des personnes âgées qui voyageaient.
Zdenek Matejovský
Pendant le voyage, l’ami qui l’accompagnait a évoqué l’idée de faire défection. Matejovský doutait du moment choisi, mais l’idée n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd…
La fois suivante, notre protagoniste a « postulé » pour un voyage à Chypre. Encore une fois, sa demande a été approuvée. Là-bas, il a trouvé l’ambassade des États-Unis et tenté de demander l’asile politique ; il avait toutefois besoin de son passeport. Passeport que le guide de voyage s’était bien assuré de confisquer à tous les membres du groupe de touristes venus de la Tchécoslovaquie.
PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE
Zdenek Matejovský
Matejovský n’a pas perdu espoir. De retour à la maison, il a entendu parler d’une possibilité de voyager à Cuba. « [Les pilotes] devaient arrêter à Montréal pour ravitailler l’avion. Pendant une heure, ils laissaient les gens sortir », relate-t-il.
Le jeune homme d’alors 21 ans n’a fait ni une ni deux : il a acheté un forfait de vacances à Cuba, avec en tête l’idée de demander l’asile pendant l’escale à Montréal. Comme son dossier était sans tache, sa demande a été approuvée de nouveau.
À ses parents et à son frère, Matejovský a dit partir pour des vacances de deux semaines… mais son plan était tout autre.
Je leur ai dit au revoir, mais dans mon cœur, je savais que je n’allais pas revenir et que j’allais peut-être ne plus jamais les revoir de ma vie. Quand tu fais ça, tu brûles les ponts derrière toi. Je ne savais pas si je pourrais un jour y retourner.
Zdenek Matejovský
« J’avais peur »
À l’aéroport de Prague, avant de monter dans l’avion pour Cuba, Matejovský a rencontré un jeune homme à peine plus vieux que lui, qui lui a proposé de s’asseoir à côté de lui pendant le vol. Tout se passait bien, jusqu’à ce que ce dernier sorte de sa poche un dictionnaire tchèque-anglais en plein vol.
« Dis-moi des mots, lui a demandé l’homme.
— Pourquoi ? Ils parlent espagnol à Cuba, non ? a répliqué Matejovský, méfiant.
— Parce que je veux faire défection à Montréal, rester là-bas. Je ne rigole pas.
— Eh bien, pas moi. »
« J’avais peur, se souvient le journaliste. Je pensais que c’était un agent, un policier. »
Matejovský a douté de son camarade jusqu’à la dernière seconde, quand, une fois à Montréal, celui-ci s’est approché d’un policier pour demander l’asile politique. « À ce moment-là, je me suis dit : oh mon Dieu, il est sérieux ! J’y vais aussi ! »
Les deux nouveaux amis ont immédiatement été amenés dans une salle privée par un agent canadien, qui s’est chargé de récupérer leurs bagages et de leur expliquer la suite des procédures.
C’est en marchant dans le long couloir le menant vers le taxi qui l’attendait devant l’aéroport que Matejovský a compris : il avait réussi, il avait fui. « Oh mon Dieu, je l’ai fait ! Je l’ai fait ! », s’est-il exclamé en levant un poing dans les airs.
Cette journée de son arrivée au Canada, Zdenek Matejovský n’avait que deux petits dollars dans ses poches – les deux dollars que le gouvernement tchèque avait accepté de vendre aux voyageurs afin de leur permettre de s’acheter un café lors de l’escale à Montréal. Il se rappelle, lors de son premier soir à Montréal, avoir croisé un sans-abri qui avait plus d’argent que lui dans son verre…
Une nouvelle carrière
Zdenek Matejovský a immigré au Canada en 1980. Rapidement, il s’est trouvé un emploi dans un restaurant allemand, lui qui parlait déjà le tchèque, l’allemand, le russe, le slovaque, le polonais et l’anglais – le français s’est ajouté à cette liste depuis.
Matejovský a revu ses parents quelques années plus tard. Le gouvernement a d’abord permis à son père de venir à Montréal seul, pour éviter que la famille ne déserte. L’année suivante, ce sont sa mère et son frère qui sont venus lui rendre visite.
PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE
Zdenek Matejovský
Notre homme a aussi voyagé au fil des années. C’est d’ailleurs lors d’un voyage en Égypte qu’il a fait un premier pas vers une carrière dans les médias. Un journaliste tchèque du journal Práce l’a contacté ; de fil en aiguille, Matejovský a convenu d’envoyer au journal des articles sur le hockey en provenance du Canada.
Le premier match auquel Matejovský a assisté comme journaliste au Forum a eu lieu le 2 décembre 1995. Les connaisseurs se souviennent de ce match comme si c’était hier ; ce fut le dernier de Patrick Roy dans l’uniforme tricolore.
« Je me suis dit : wow, c’est fou, je vais écrire une histoire là-dessus. [Les patrons de la station] étaient heureux. J’ai appelé mon père et je lui ai demandé s’il voyait mon article et il a dit oui ! », relate-t-il avec enthousiasme.
Le lendemain, je me suis réveillé et Patrick Roy était échangé au Colorado contre [le Tchèque] Martin Ručinský. C’est comme si tout était planifié !
Zdenek Matejovský
Par la suite, Matejovský s’est muni d’une petite caméra, avec laquelle il pouvait filmer des entrevues avec les joueurs européens. Pour faire parvenir le matériel à la station tchèque TV Nova, il remettait la cassette à une connaissance qui travaillait pour la compagnie aérienne tchèque. « Mon père attendait à l’aéroport pour récupérer les vidéos et les apporter à la station », raconte-t-il comme si c’était tout à fait normal.
L’arrivée de Slafkovský
En plus de 40 ans au Canada, Zdenek Matejovský s’est bâti une carrière, une famille, une vie. Aujourd’hui, il travaille pour des stations de télévision suisse, suédoise, finlandaise, norvégienne, slovaque, tchèque et autrichienne.
Après chaque match du Canadien, le journaliste demande à parler à Juraj Slafkovský. « Quand il a été repêché, j’ai sauté parce que j’étais heureux d’avoir un bon joueur slovaque ici », note d’ailleurs Matejovský.
Quand le Tricolore joue à l’étranger, celui qui réside désormais à Chambly part lui aussi sur la route à la rencontre d’autres joueurs européens. Il a développé, au fil des années, une belle relation avec plusieurs d’entre eux, comme Tomas Plekanec et Teemu Selänne.
Aujourd’hui, Zdenek Matejovský considère le Canada comme « sa maison ». « Je me sens bien, ici », dit-il dans un sourire.
« Il n’y a pas très longtemps, j’étais assis à la maison et je regardais une tuile de céramique sur mon plancher. J’ai dit à ma femme : wow, je suis arrivé ici avec 2 $ dans mes poches. Je n’aurais pas pu me payer cette tuile. Maintenant, j’ai une maison. »



