Serge à Milan

(Milan) Serge Denoncourt me retrouve sur le parvis de la cathédrale. Le metteur en scène a beau avoir vécu ici, travaillé ici, il n’avait jamais visité le Duomo.
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6 h 00
« Quant à moi, ce qui est le plus beau, tu peux le voir gratuitement en prenant l’apéro sur la terrasse du toit en face : toutes les flèches en dentelles de pierre… »
Nous sommes tout de même montés jusqu’au toit – l’ascenseur aidant – puis redescendus dans la nef. Un clou, dont on prétend qu’il a servi à crucifier Jésus, est installé dans une boîte à 65 mètres de hauteur. On le descend une fois par année avec un système de poulies conçu par Leonardo lui-même.
PHOTO DANIEL MUNOZ, AGENCE FRANCE-PRESSE
La cathédrale de Milan (ou le Duomo de Milan)
La mise en scène est un art très ancien.
Si Serge Denoncourt est ici, c’est pour commenter à Radio-Canada la cérémonie d’ouverture des Jeux, ce vendredi.
« Je t’inviterais bien au studio [qui donne sur la place du Duomo], mais Elon Musk a privatisé tout l’immeuble, le bar est fermé… »
Pas moyen d’avoir la paix nulle part sur cette planète.
Nous nous enfonçons donc un peu plus dans le pittoresque local assumé : nous voici au Camparino, lieu de fondation du célèbre alcool amer, il y a un siècle.
C’est touristique et on s’en fout. Le charme des lieux fait tout pardonner.
Alors, cette cérémonie d’ouverture, c’est comment ? Il avait vu la générale la veille.
« C’est un bon show, oui. Mais le mot précis, c’est joli. Ou mignon. À hauteur d’homme, sans grands effets. »
Denoncourt s’est rendu à la conférence de presse de Marco Balich, le Vénitien maître d’œuvre du spectacle pour la 16e fois aux Jeux olympiques. Ça ne s’est pas très bien passé.
J’ai dit : “Pourquoi Mariah Carey ? C’est quoi le rapport ?” Il a dit : “On est ouverts sur le monde.” J’ai fait comme… non ! Y a personne d’autre d’ailleurs à part elle. Oui, [le grand pianiste chinois] Lang Lang. Mais je ne comprends pas et ç’a paru.
Serge Denoncourt
Carey était à la générale. « Elle a chanté pour vrai, mais je mets fortement en doute qu’elle le fasse demain. Je suis convaincu que ce sera du playback. Céline Dion dit qu’elle a chanté pour vrai, et ça me fait plaisir de la croire. Mais maintenant, la logique veut qu’on ne prenne pas un tel risque dans un évènement d’une telle envergure. Le signal peut être perdu, le micro peut lâcher, et combien de milliards de personnes regardent ? »
Il croque une amande, avale une gorgée de Campari. Tiens, on repousse la foule ? Toutes sortes de polices aux uniformes les plus variés sont en train de fermer la piazza del Duomo. La flamme va passer et nous sommes dans le périmètre de sécurité.
Les yeux du metteur en scène s’arrêtent sur deux carabinieri qui passent lentement devant la vitrine, le port altier. Bottes cirées, casquette haute, cape de laine. De la très belle police, en vérité.
Regarde la qualité du tissu… Mais tu vois, même au théâtre, je ne pourrais pas reproduire ça. Tu habilles un policier québécois avec ça, il part à rire. Eux, ils assument totalement. Ils n’ont aucun doute. C’est formidable.
Serge Denoncourt
« C’est une ville vraiment snob et ça me va très bien. » Il rit.
« C’est très difficile de les impressionner. Les Olympiques, ouais, bon… ça ne les excite pas tant. Il y a peu de décorations. Ils n’ont pas rénové toute la ville. C’est business as usual. C’est ce que j’attendais des Milanais.
« Ils sont profondément certains d’être les meilleurs. Mais pas comme les Américains, qui le crient vingt fois par jour. Ils n’ont pas besoin de le dire, ils pensent qu’il n’y a qu’à regarder… Vous voyez bien ! Leurs Olympiques à eux, c’est la semaine du design et la semaine de la mode. »
Ces évènements attirent autour de 300 000 personnes début avril.
Et puis, entre un match de l’Inter Milan et un match Canada-Italie au hockey, le choix est facile
« Au fond, ce ne sont pas les Milanais qui sont chanceux d’avoir les Jeux olympiques. Les Olympiques ont bien de la chance d’être à Milan, c’est ça ?
— Exactement ! »
Sur le toit de la cathédrale, le metteur en scène a eu une conversation animée en italien avec le guide. Les gens de Lombardie étaient très offusqués des publicités touristiques italiennes destinées à l’étranger pour les JO, bourrées de tous les clichés usuels.
« Ici, on ne parle pas avec les mains, et la pizza, les pâtes, ce n’est pas milanais ! », disait le guide.
PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE
Serge Denoncourt en discussion avec le guide de la cathédrale.
Ça non plus ne déplaît pas au metteur en scène. Autant le spectacle d’ouverture est autoréférentiel italien, autant chaque région peut être crispée dans sa cuisine « authentique » locale, autant ce pays préserve et cultive ses identités, au lieu de se diluer dans la mondialisation.
« Si j’avais à résumer l’Italie, je dirais que le mot d’ordre ici est la nostalgie. L’art en Italie, ça veut toujours dire une vieille affaire. Canova, le ballet, la peinture, Rossini, Puccini… »
On sort d’une cathédrale du XIVe siècle, qu’on entretient pour l’Éternité – un million d’euros par mois. On entre dans un bistrot 1900 resté en l’état.
« On est au siècle passé, c’est magnifique. Cette époque n’existe plus. On cultive ça, on aime ça. Mais qu’est-ce qu’ils ont à dire de nouveau ? »
Il préfère Rome pour sa beauté, Naples pour la fête, mais il ne travaillerait pas ailleurs en Italie qu’à Milan. « Ici, quand on dit que ce sera prêt domani, ça arrive demain. C’est comme à Montréal. »
Denoncourt a monté plusieurs spectacles à Milan, dont deux d’une des grandes vedettes du pop-rock italien, Eros Ramazzotti.
« C’est là que j’ai rencontré Armani, il faisait les costumes. Je garde une grande tendresse pour lui. Les grands couturiers se sont rendus célèbres dans la mode pour femmes, lui a révolutionné la mode masculine. Il a pratiqué l’art subtil de la sprezzatura. L’élégance sans effort apparent. En déconstruisant un peu les pantalons, en mettant un t-shirt avec une veste, en travaillant si bien la coupe qu’elle va à tout le monde. »
Ce qui ne l’a pas empêché, Denoncourt étant Denoncourt, de contester les esquisses du pape de la mode italienne, durant la préparation du spectacle. « Les gens me disaient : “On ne peut pas faire ça, c’est Armani !” Mais dans ma religion, le metteur en scène est celui qui décide au final. Il ne l’a pas mal pris. »
Précisons que l’homme de théâtre n’a pas le moindre intérêt pour le sport, à part pendant les JO.
Là où la culture et le sport se rencontrent, c’est qu’on est dans des métiers de dépassement.
Serge Denoncourt
L’avantage du metteur en scène étant qu’il peut encore s’améliorer très longtemps.
« J’haïs tout de vieillir, sauf ça : je deviens meilleur à 63 ans. Quand j’ai commencé, je jouais au metteur en scène, je m’énervais. Maintenant, je peux aller prendre un Campari Spritz avec une actrice et dire : demain, si on essayait telle chose ? »
Il dit qu’il travaille « où on l’aime », et à voir son agenda, on l’aime un peu partout. Le spectacle musical qu’il a monté, Bernadette, part en tournée aux États-Unis. Le comte de Monte-Cristo, l’été prochain, fait à peu près salle comble à Montréal. Il a d’autres projets à Paris – en plus de la série télé Serge à Paris à TV5. Il y a aussi ce vieux rêve de monter un jour La mouette de Tchekhov à Londres.
« Après, je peux mourir… »
En attendant, il met en scène Serge à Milan.



