Chronique de Josée Blanchette | Si bien seule(s)

Cela t’a peut-être échappé, à toi, l’observateur avisé du zeitgeist, mais une guerre des sexes à peine larvée se livre à l’heure actuelle. Elle est portée, d’un côté, par des femmes de plus en plus jeunes qui ont pris leur « retraite sentimentale » et, de l’autre, par des Mike, Tony ou Jason qui revendiquent leur droit au couple en brandissant leur « crise de la solitude ».
Ce qui n’était qu’une anecdote ou une anomalie dans l’engrenage bien huilé de l’accouplement (au sens large) s’est transformé en sac de sable. Et si la solitude n’était pas forcément une « épidémie », mais le symptôme d’un patriarcat qui chancelle ? Si c’était aussi une douillette pour l’âme, une forme de libération spirituelle, comme chez ces sannyasins indiens qui renoncent à la vie sociale et familiale, une chambre à soi, comme le suggérait Virginia Woolf ? Il faut peut-être différencier la solitude de l’isolement, et aloneness (une solitude positive et nécessaire) de loneliness.
Je comprends que tu puisses te sentir dépassé ; nous avons été si disponibles, si dociles, jamais très loin de la trad wife d’une vieille pub de Kraft de notre enfance, bien mises et amènes. Je t’ai retrouvé l’hilarante Chanson du mâle alpha du dernier Bye bye si tu t’ennuies le soir devant ton Kraft Dinner.
Désormais, on ne compte plus les adeptes de ce que l’autrice française Lauren Bastide a baptisé « l’enfinsolitude ». Pas par dépit ni par amertume, non, plutôt comme la dernière étape d’une libération. Une femme qui préfère La chronique des Bridgerton, un soin du visage et son matou à tout ce qui lui coûte davantage que ça ne lui rapporte : les charges mentale, émotive et sexuelle, pour ne nommer que celles-là.
Je te suggère d’écouter la chronique d’Elizabeth Lemay qui a déclenché un tourbillon de violence haineuse à son endroit la semaine dernière (le lien, plus bas). Elle t’explique ça avec un brin d’ironie. Non, l’ironie n’est pas misandre, elle grossit le trait et ça dérange. « La crise de la solitude masculine, c’est juste une autre manière de dire que les femmes se libèrent », avance celle qui a gagné le prix Janette-Bertrand avec son livre L’été de la colère (2024).
Il est peut-être temps pour vous les hommes de prendre des notes et de lire ces « romans » que nous écrivons et que le public féminin dévore, pour enfin comprendre ce qui se joue.
Le luxe de s’appartenir
Il m’étonne encore qu’en 2026, nous ayons besoin de justifier ce choix. Même une « mature » comme moi doit fournir une bonne raison d’exister sans homme à ses côtés. Et le tricot ne suffit pas. Il faudrait s’intéresser aux Olympiques d’hiver, tandis que l’Arctique fond. Tu m’excuseras de casser le party, j’ai perdu un ou deux bas au cycle d’essorage.
On m’accordera volontiers le rôle de ménopausée éplorée, mais pas celui de MILF épanouie qui ne se meurt pas d’être grand-mère pour perpétuer les mêmes soumissions. Au fond, mamie te dit merde, elle aussi.
« Je veux te faire entrevoir un autre type de solitude, une solitude qui est à la fois un aboutissement et un but, une solitude avec un très grand S. Cette Solitude sera une libération. Je te le jure », écrit Lauren dans son essai libérateur Enfin seule.
Cette quarantenaire, mère séparée, ne se raconte pas d’histoire quant à cette posture de luxe : « Il est illusoire d’espérer faire de l’enfinsolitude la norme dans une société où les femmes constituent la plus grande partie des personnes pauvres. » Elle cite beaucoup de femmes qui ont malgré tout renoncé à ces relations qui les « affaiblissent » et ont un coût personnel trop élevé. « J’ai rêvé de devenir cette femme qui n’a plus besoin de l’autre pour se définir, explique Bastide. Partout où je pose le regard autour de moi, je vois des femmes décréter avec perte et fracas qu’elles y renoncent. »
Et ce ne sera pas faute d’avoir essayé et essayé encore. Au moins, avec un chatbot, on peut déprogrammer la fonction « Je te jette à 50 ans pour une femme plus jeune que ma propre fille » et autres resucées du genre.
Contamination croisée
À l’heure de la poudrière Epstein (on y reviendra, promis), de l’affaire Pelicot, du scandale Christian Nègre (un haut fonctionnaire français qui a administré des diurétiques à 250 femmes lors d’entretiens d’embauche et qui s’arrangeait pour qu’elles s’urinent dessus en allant faire une longue promenade avec elles) et de six féminicides au Québec depuis le début de 2026, il ne faut pas s’étonner si les femmes jouent de prudence et préfèrent visionner Heated Rivalry en mangeant des tuna melt.
« C’est comme les pistaches, la marque est scrape ! On ne peut plus prendre de chances », ironise une jeune amie célibataire qui aime pourtant la crème de pistaches. « Réglez ça entre vous, les gars ! Nous, on n’en peut plus de vous éduquer ! » Et de risquer la salmonellose.
Une autre quinqua « encore belle » me glisse que « dater », c’est tout simplement « trop de trouble ». D’ailleurs, Lauren Bastide souligne à quel point l’enfinsolitude la soulage : « Quand je suis seule, je n’ai pas à être belle. »
Cette charge supplémentaire semble échapper au philosophe Martin Desrosiers, qui vient de publier L’art d’aimer un avatar, qui porte sur la façon de dater sur les applis. Je trouve qu’il arrive un peu tard « au rodéo », comme il dit. Les applis de rencontre, c’est tellement 2020. L’ex-célibataire (il a fini par trouver) reste en surface de ce changement de paradigme qu’il observe chez ses amies du « happy singlehood ».
« C’est que certains individus atomisés cherchent maintenant à transformer en vertu leur propre aliénation, en se faisant accroire qu’être privés de relations profondes et de communauté d’appartenance serait l’indice d’une plus grande liberté. » Rien que ça ? C’est drôle comme on ne se questionne jamais sur ces couples qui restent ensemble par peur d’être seuls. On applaudit même leur longévité.
On me reprochait de rechercher un miroir narcissique lorsque je multipliais les déceptions amoureuses ; on me taxe désormais d’« hyperindividualisme néolibéral ».
Je t’avouerai que ça ne me fait pas un pli sur la différence. Je sais, #notallpistachios, mais pistaches quand même.



