Du hockey libre au Temple de la renommée

MONTRÉAL – Il n’y avait toujours que 22 places disponibles. Premiers arrivés, premiers servis.
Pour sécuriser l’une d’elles, David-Alexandre Beauregard avait l’habitude de se pointer tôt au complexe Les 4 Glaces de Brossard.
Car à l’été 1995, c’est ce dont il avait désespérément besoin. Du hockey libre. Le plus souvent possible.
L’activité avait beau réunir toutes sortes de joueurs, des bons comme des moins bons, le calibre n’avait de toute façon aucune importance pour l’attaquant de la LHJMQ. Ce n’était pas la compétition qu’il recherchait.
S’il partait de chez lui à Rivière-des-Prairies en moyenne trois fois par semaine pour aller manier une rondelle sur une patinoire de la Rive-Sud de Montréal, c’était pour aller y trouver ses nouveaux repères et reprendre confiance.
Avec un œil en moins.
Quelques mois plus tôt, le 16 octobre 1994, alors qu’il jouait pour le Laser de Saint-Hyacinthe, Beauregard a perdu l’usage de son œil gauche. La conséquence d’un coup de bâton accidentel de Xavier Delisle des Bisons de Granby.
L’incident avait fait grand bruit à l’époque dans les médias. Tout autant que les efforts déployés par Beauregard pour effectuer improbable un retour au jeu trois mois plus tard.
« J’ai réussi à finir l’année, mais je n’étais vraiment pas proche d’être le joueur que j’étais. »
Beauregard peinait encore à bien évaluer la distance le séparant de la bande, d’un rival ou du filet, entre autres. De peur de ne pas voir « ce qui s’en venait » à sa gauche, il avait de plus tendance à constamment tourner la tête dans cette direction.
Pour se remettre à marquer des buts, il lui fallait donc des répétitions. Beaucoup.
« Je voulais juste essayer de retrouver mes repères le plus vite possible, parce que j’ai toujours trippé à compter des buts. […] Je me disais que si je voulais jouer pendant un bout de temps encore, je devais m’arranger pour redevenir un p’tit peu le joueur que j’étais. J’ai pratiqué énormément fort durant cet été-là. »
Au point où il est parvenu à jouer deux autres saisons complètes, marquant sa part de buts et laissant sa marque dans le grand livre d’histoire de la LHJMQ. Tellement, que la ligue lui ouvrira les portes de son Temple de la renommée en septembre prochain.
« Je me considère énormément privilégié et chanceux que ça ait fonctionné, parce que ç’aurait très bien pu aller d’un bord comme de l’autre », confiait le nouvel immortel au RDS.ca en début de semaine.
« Mon accident joue une grosse part dans mon intronisation, mais il n’y a pas que ça. Il y a ce que j’ai démontré après. »
Vendu pour 100 000 $
Dans les mois qui ont suivi son malheureux coup du destin, Beauregard a d’abord dû faire ses adieux au Laser et aux habitants de Saint-Hyacinthe, qui l’avaient tant épaulé dans l’épreuve.
Aux yeux des nouveaux propriétaires du club et de ses dirigeants, Beauregard était devenu une trop grosse distraction. Valait mieux rompre la relation.
L’attaquant, pourtant un choix de 11e ronde des Sharks de San Jose en 1994, s’est ainsi retrouvé soudainement au repêchage d’expansion de 1995, destiné à bâtir l’effectif des nouveaux Alpines de Moncton.
« Selon eux, j’étais pas loin d’être un joueur fini et il y avait trop de médias à l’entour de moi. Mais c’était bien malgré moi. C’était l’année du lock-out [dans la LNH] et mon histoire avait été très médiatisée.
« J’ai été extrêmement touché. J’étais triste parce que j’avais quand même joué mes deux premières années juniors avec le Laser. J’étais attaché à l’équipe qui m’avait repêché. Puis, vient l’accident. Tu vis ça avec le monde qui t’a supporté, qui t’a suivi, et du jour au lendemain, ils te garrochent au repêchage d’expansion. »
C’est durant l’été qui a suivi, après avoir été récupéré par les Alpines, que Beauregard est devenu un régulier des matchs improvisés aux 4 Glaces de Brossard.
« Je suis arrivé à Moncton en pleine confiance. Dès que j’ai embarqué sur la glace, j’ai vu qu’il y avait une énorme différence avec ma fin de saison à Saint-Hyacinthe. »
Utilisé à raison de « 30 à 35 minutes » par match par l’entraîneur-chef et directeur général Lucien DeBlois, qui avait promis au moment de faire son acquisition de faire de lui « son gars », Beauregard s’est rapidement remis à marquer. À répétition.
« À Noël, j’étais le premier buteur de la ligue », se souvient-il.
Avec 34 buts en 41 rencontres une fois la date limite des transactions arrivée, les Alpines ont sauté sur l’occasion de renflouer leurs coffres. Littéralement.
Aux prises avec des difficultés financières qui avaient forcé le club à changer de mains après quelques mois d’existence seulement, les Alpines ont mis les services de Beauregard aux enchères. Aucune règle à l’époque n’empêchait un club de la LHJMQ de vendre un joueur à un rival.
« Le club s’en allait nulle part. Vraiment nulle part, et les demandes étaient là pour moi. »
Les Olympiques de Hull, les Harfangs de Beauport et les Bisons de Granby ont alors déposé les offres les plus sérieuses. Même le Laser a tenté son coup pour rapatrier l’attaquant.
« J’ai dit à Lucien : “Barre-les, je ne retourne pas là” », raconte Beauregard, qui était aux côtés du DG au Colisée de Moncton pour la vente de ses droits.
« Beauport était en avance quand, à cinq minutes de la fin, Hull a garroché 100 000 $, un choix de 1er tour et Christian Daigle. [Lucien] m’a alors dit : “Tu t’en vas à Hull”. »
— David-Alexandre Beauregard
Moncton ne pouvait se permettre de refuser pareille offre.
« Je peux dire que je détiens au moins un record, celui d’avoir été le joueur vendu le plus cher dans l’histoire de la Ligue canadienne de hockey. »
Une fois chez les Olympiques, une puissance qui rêvait à la Coupe Memorial cette année-là, Beauregard s’est retrouvé sur le troisième trio.
« Hull est venu me chercher sans avoir besoin de moi. Ils voulaient empêcher Beauport de venir me chercher. »
Dans ses 15 matchs de saison régulière qui ont suivi l’échange, Beauregard a néanmoins ajouté six buts et six passes à son dossier, portant son total de points à 73 en 56 rencontres, son meilleur en carrière dans la LHJMQ.
L’automne suivant, Beauregard a fait un bref saut chez les professionnels, jouant les cinq premiers matchs de la saison du club-école des Sharks dans la Ligue américaine, les Thoroughblades du Kentucky, avant d’être laissé de côté pour les 12 suivants.
Il n’y avait plus de place pour lui, le seul joueur de l’équipe à ne pas avoir un contrat de LNH après la rétrogradation de plusieurs espoirs des Sharks.
À l’invitation de Charles Henry, directeur général des Olympiques, Beauregard est ainsi revenu dans la LHJMQ pour tenter d’aider son équipe à faire une autre percée jusqu’aux grands honneurs.
À son retour, le marqueur naturel n’avait pas perdu sa touche, inscrivant 14 buts en 17 matchs avant d’être forcé de changer à nouveau de vestiaire. Christian Dubé, un espoir de premier plan des Rangers de New York précédemment acquis par les Olympiques, débarquait de la LNH.
Ne pouvant conserver le joueur de 20 ans dans sa formation, les Olympiques l’ont alors troqué aux Cataractes de Shawinigan en retour du défenseur Mathieu Descôteaux.
C’est avec les Cararactes, au terme d’un match no 7 volé par Jean-Sébastien Giguère des Mooseheads de Halifax – qu’il a déjoué deux fois – que Beauregard a ainsi bouclé sa carrière dans la LHJMQ au printemps 1997.
« J’ai pleuré énormément », se remémore l’auteur de 112 buts et 224 points en 190 matchs. « Je n’avais aucune idée de ce qui allait se présenter à moi ensuite. »
Ce qui l’attendait, c’était 1055 autres matchs en 17 ans chez les pros aux quatre coins des États-Unis et de l’Europe, encore bien des buts marqués et, sous peu, une intronisation qu’il n’attendait pas au Temple de la renommée de la LHJMQ.
« Je sais que mon parcours est différent des autres joueurs intronisés. Je n’ai pas atteint la LNH. J’ai eu mon accident, mais j’ai réussi à revenir au jeu et performer. Ça, on ne me l’enlèvera pas », note celui qui se considérera à jamais comme un Laser.
« Ma plus belle réussite, ce n’est pas ma carrière de 17 saisons, ce ne sont pas mes stats ou encore mes buts. Je pense que c’est vraiment d’avoir réessayé de jouer. »
« Chacun a sa façon de laisser sa trace. Si j’ai pu montrer à certains que c’était possible de continuer à jouer, tant mieux. Je ne suis pas différent d’un autre. J’ai juste été chanceux de surmonter cette épreuve-là de cette façon-là. »




