1950-2026 | Louis Saia, le « frère de tête » de Claude Meunier, n’est plus

Peu de créateurs ont aussi profondément marqué l’humour québécois, et dans autant de médiums différents, que Louis Saia. Les Voisins, Radio Enfer et Les Boys ne sont que quelques-unes des œuvres cultes auxquels il est associé. L’auteur, réalisateur et metteur en scène s’est éteint à la suite d’une courte maladie, a annoncé son agence mercredi. Il avait 75 ans.
Publié à
6 h 35
Mis à jour à
7 h 04
C’est au Collège Saint-Ignace, aujourd’hui le Collège Ahuntsic, que Louis Saia crée son premier petit texte de théâtre. Alors que son professeur lui demande de pondre une dissertation sur Ubu roi d’Alfred Jarry, l’élève propose plutôt d’écrire une pièce à la manière de l’auteur.
En marchant dans les pas du père spirituel du théâtre de l’absurde, il ne se doutait pas qu’il deviendrait lui-même, au Québec, un des maîtres de l’humour absurde. Et de l’humour tout court.
Né Luigi d’un père italien et d’une mère canadienne-française, Louis Saia a grandi dans la Petite Italie, avant que sa famille s’expatrie lorsqu’il avait 10 ans dans les lointaines contrées de Montréal-Nord. Un déménagement qu’il décrivait comme un choc.
C’est ce décor qui nourrira en grande partie Les Voisins, la pièce-culte de 1980 coécrite avec un de ses plus fidèles amis, Claude Meunier, avec qui il avait en commun une admiration pour Ionesco et les Monty Python.
PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE
Avec la distribution des Voisins en octobre 2006
Alors que le père de Meunier était obnubilé par la gestion de ses vidanges, celui de Saia se passionnait pour le Canadian Tire, où il passait au moins une heure par semaine.
Les Voisins est né « de la fascination du vide des conversations », a expliqué le dramaturge au micro de la série balado Deviens-tu c’que t’as voulu, en juillet 2021. « Claude et moi, on avait assisté dans des états seconds, je dois l’avouer, aux conversations de nos parents en rentrant de soirées bien arrosées. On se parlait de ça, de la vacuité de leurs dialogues, du fait qu’il y avait des conversations souvent en parallèle plutôt qu’en connexion. »
« Il n’arrêtait jamais »
Parler pour ne rien dire, sans réellement communiquer quoi que ce soit ou sans mesurer la portée de leurs paroles : plusieurs de ses personnages en souffrent. C’est le cas de Dolores dans Bachelor (coécrite avec Louise Roy et Michel Rivard en 1979). C’est aussi le cas du Stéphane d’Appelez-moi Stéphane (coécrite avec Claude Meunier en 1980), basé sur un professeur torve, croisé lors de son passage à l’Option-théâtre du Cégep de Sainte-Thérèse.
C’est d’ailleurs au Cégep de Sainte-Thérèse qu’il se lie à Claude Meunier, qui n’y étudiait pas, mais qui venait y traîner, dans l’espoir d’y trouver de l’aide pour monter ses textes. À la fin des années 1970, Saia met en scène les deuxième et troisième spectacles de Paul et Paul. Il a aussi beaucoup collaboré avec Ding et Dong et même donné un coup de main à la conception de La petite vie.
Joint en Italie, Claude Meunier décrit son camarade comme son « frère de tête ». Durant une dizaine d’années, ils auront été inséparables, allant jusqu’à écrire Appelez-moi Stéphane ligne par ligne, l’un en face de l’autre. Le comédien se souvient d’un « marathonien », qui pensait sans cesse à ses projets.
On écrivait des journées entières et même quand on sortait le soir au bar avec nos chums, ça arrivait souvent que Louis vienne me voir pour me dire : « J’ai pensé à tel personnage, on devrait faire ça avec lui. » Il n’arrêtait jamais.
Claude Meunier
Meunier et Saia ont aussi été de l’écriture de quelques Bye bye et du phénomène Broue. « Ça va sonner prétentieux, mais avec Louis, le feeling que j’avais, c’était d’avoir trouvé mon Lennon ou mon McCartney, confie Claude. On a été bénis de vivre tout ça ensemble. Une chance que je l’ai rencontré. »
Du théâtre à l’humour à l’écran
Comme metteur en scène des Lundis des Ha ! Ha !, où ont bourgeonné plusieurs carrières, Louis Saia contribue à l’avènement de l’industrie de l’humour telle qu’on la connaît aujourd’hui. Il œuvre notamment auprès de Claudine Mercier, de JiCi Lauzon et d’un jeune groupe de tannants du nom de Rock et Belles Oreilles, ce qui lui vaudra un Félix en 1990.
Avec l’impression d’avoir fait le tour de l’humour, il se tourne vers le cinéma en 1995 en réalisant Le Sphinx, un film très personnel mettant en vedette Marc Messier dans le rôle d’un prof au secondaire, étouffé par sa vie rangée, qui balance tout et se retrouve dans le trouble.
PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE
Avec Paul Houde et Michel Charette en novembre 2001
Il est de retour derrière la lentille en 1997 pour diriger la distribution stellaire des Boys, dont il cosigne aussi le scénario. La comédie sportive devient alors le plus important succès de l’histoire du grand écran québécois. Il y laisse toute la latitude nécessaire à ses acteurs afin d’y déployer leur instinct comique, une de ses plus notables marques de fabrique. Saia a également réalisé les deuxième et troisième éditions de la franchise cinématographique, tout comme les cinq saisons de sa série télé.
Révélateur de talents
Fidèle à ceux et celles qu’il affectionnait, Louis Saia aura révélé plusieurs talents, dont celui de Michel Charette, à qui il confie le rôle de Léopold dans Les Boys après l’avoir dirigé dans Radio Enfer, mémorable sitcom jeunesse de Canal Famille. Il y prend part durant trois saisons comme réalisateur, script-éditeur et metteur en scène.
Une de ses actrices fétiches, Micheline Bernard, entre dans le cœur des ados québécois grâce à son personnage de Jocelyne, qui lui avait été inspirée par une pédopsychologue croisée à Radio-Québec, qui tentait maladroitement de s’exprimer en jeune.
« Il aimait ses personnages autant que les actrices et les acteurs qui les interprétaient », observe le réalisateur et comédien Robin Aubert, qui l’a connu sur le plateau de Radio Enfer et qui le considérait comme un mentor. « Il voyait toujours le potentiel dans chaque personne. C’était un grand. »
À la télé, on lui doit aussi la création en 1999 avec Lise Mauffette de la populaire série de TVA Histoires de filles. Il renoue avec son obsession pour le désespoir des banlieusards en 2005 dans Vice caché, toujours à TVA.
Une des rares taches noires à son curriculum vitae porte le titre Les Dangereux (2002). Propulsée par une puissante machine de promotion, la comédie s’avère un échec à la fois critique et au box-office. Il avouera plus tard avoir songé à lancer le film sous un nom d’emprunt.
Malgré un cancer de la gorge auquel il a survécu en 2011, Louis Saia n’avait jamais vraiment cessé ses activités et avait même renoué avec le théâtre au cours des dernières années. En compagnie de Pierre Huet, il est derrière le succès des pièces Symphorien (2022) et La cuisine de Yannicko (2023).
« Son plus grand legs sera d’avoir fait sortir le meilleur de tout le monde », pense Pierre Huet, qui parle de son regretté confrère comme d’un homme discret, qui fuyait la lumière. « Ce qui l’intéressait, c’était le talent des autres. »
Il laisse dans le deuil quiconque a déjà répété une de ses répliques aussi savoureuses qu’inoubliables sur le goût de la mayonnaise et la dureté du mental.



