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Ottawa tourne le dos à une entente commerciale avec Taïwan

Le gouvernement canadien ne prévoit pas de signer — du moins pour l’instant — une entente commerciale pourtant déjà négociée avec Taïwan. Cette volte-face survient au moment où le gouvernement Carney revoit ses priorités sur la scène mondiale et tente de se rapprocher de la Chine.

« Les choses ont changé », justifie un haut représentant du gouvernement canadien ayant requis l’anonymat. « Les négociations ont été conclues et, par la suite, il y a eu beaucoup de changements dans le cadre économique mondial. »

Les deux parties avaient mené à bien avec succès les négociations en mars 2025, indique Cynthia Kiang, vice-ministre des Affaires économiques de Taïwan, rencontrée à Taipei. Depuis, « nous attendons que la partie canadienne signe », mentionne-t-elle.

Cette entente porte sur une variété de sujets tels que le commerce numérique, la transition énergétique et la résilience des chaînes d’approvisionnement, précise Mme Kiang. « Nous espérons qu’elle pourra être signée », ajoute celle qui s’est rendue au Canada en novembre dernier.

Mais le gouvernement canadien donne peu d’espoir à court terme. Depuis la fin des négociations, un changement de gouvernement s’est opéré à Ottawa, rappelle notre source. « Comme toute décision d’un gouvernement antérieur, le gouvernement actuel a le droit de revoir où on en est et si ça sert les priorités et les intérêts du gouvernement actuel. »

Les pressions venant des États-Unis ont bouleversé l’ordre du jour d’Ottawa, ajoute ce haut responsable. « Les menaces à notre économie et à notre avenir ont fait en sorte que le gouvernement Carney a dû se concentrer sur ces priorités de premier ordre. »

Ottawa utilise le vocable « arrangement commercial » plutôt qu’« accord commercial » pour décrire cette entente avec Taïwan, puisque le Canada n’a pas de relations diplomatiques formelles avec l’île en raison de sa politique d’« une seule Chine ». Taïwan se gère comme un État de facto depuis 1949, malgré les velléités de Pékin.

Inquiétudes

En février, Radio-Canada révélait que Taipei soupçonnait Ottawa de retarder la signature de cette entente pour « préserver sa relation avec la Chine ».

Le haut représentant du gouvernement canadien reconnaît que le rapprochement avec l’Empire du Milieu comme la visite récente du premier ministre Carney en Chine sont « très importants » pour Ottawa, mais il estime qu’« on ne devrait pas évaluer ou comparer trop les deux procédures [succession d’événements] ».

Le vice-ministre aux Affaires étrangères de Taïwan, François Wu, se dit néanmoins « inquiet » de cette volte-face canadienne. « Nous vous encourageons à trouver vos intérêts avec la Chine, d’avoir de bonnes relations avec la Chine […] Mais il ne faut pas que tout ça soit établi en sacrifiant Taïwan. »

La Chine impose beaucoup de « préconditions » à ses partenaires commerciaux, y compris la reconnaissance de Taïwan comme faisant partie intégrante de son territoire, dit-il. « C’est très dangereux » pour la sécurité de l’île, plaide-t-il.

En janvier, deux députées libérales s’étaient fait demander de quitter Taïwan peu avant la rencontre du premier ministre Carney avec le président chinois, Xi Jinping, possiblement pour ne pas le froisser. « J’espère qu’on pourra très vite oublier cet incident », mentionne M. Wu.

Une puissance mondiale sans État

Même si Taïwan n’a jamais déclaré officiellement son indépendance, le territoire a réussi à se hisser parmi les plus grandes puissances mondiales. Le chef de file incontesté des semi-conducteurs avancés a été classé au 20e rang des économies mondiales en 2025.

Taïwan est aujourd’hui le 15e partenaire commercial du Canada. « Nous sommes complémentaires par nature, fait valoir Cynthia Kiang. Vous disposez d’importantes ressources, alors que nous avons de solides capacités de production. » Le Canada et Taïwan partagent aussi des valeurs démocratiques et une vision commune des droits de la personne.

Depuis le lancement de sa stratégie pour l’Indo-Pacifique en 2022, le Canada a signé trois ententes économiques avec Taïwan. Même si l’arrangement commercial n’a pas été signé, « ça ne nous a pas empêchés depuis un an de continuer à approfondir notre relation », assure le haut responsable canadien.

Le Canada s’est d’ailleurs joint en 2024 au Cadre mondial de coopération et de formation, une plateforme créée en 2015 par les États-Unis qui offre à l’île du Pacifique un espace pour partager son expertise et renforcer ses liens avec des partenaires mondiaux malgré son exclusion de la plupart des institutions internationales.

« Nous avons notre interprétation de notre politique d’une seule Chine, qui est assez large pour discuter de sujets techniques [avec Taïwan] sans avoir de relation diplomatique », résume notre source.

Avec Lucie Wang

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international

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