Trump, la frustration et l’impuissance

La vulgarité et les insultes sont souvent un signe de frustration, de colère et d’impuissance. Le crescendo dans le ton des déclarations de Trump ne trompe pas. Les paraphrases édulcorées et traductions d’agences de son dernier ultimatum ne rendent pas correctement l’intensité des « fuckin’ » et autres « bastards » crachés dans l’original en anglais sur Truth Social.
Donald Trump a menacé dimanche d’attaquer les infrastructures civiles iraniennes s’il n’obtient pas tout de suite — d’ici ce mardi — ce qu’il exige, à commencer par l’ouverture instantanée du détroit d’Ormuz. Demande parfaitement irréaliste, même si par extraordinaire le régime iranien faisait montre de souplesse, ce qui n’est pas le cas.
Trump parle de cibler des services essentiels, comme des centrales électriques : menace contre les civils, et pas seulement contre des cibles militaires. « S’il n’y a pas d’accord d’ici mardi, je fais tout sauter là-bas. […] Ce sera l’enfer comme vous ne l’avez jamais vu. » L’enfer pour les Iraniens, à qui il veut faire payer la résistance, stratégiquement planifiée de longue date, de la dictature des Gardiens de la révolution à sa guerre improvisée, incohérente et sans perspective.
Trump est aux abois, sa présidence, en crise. Il a déclenché cette guerre sans stratégie et ne sait plus comment s’en sortir.
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On assiste, dans le golfe Persique, à l’apothéose de la « guerre asymétrique ». Un cas d’école qu’on étudiera pendant des décennies. Le détroit d’Ormuz est bloqué à 90 % ou 95 %, « figé » à faible coût par des Gardiens de la révolution retranchés et quelques menaces. Le prix du pétrole file, on ne sait jusqu’où. L’économie mondiale risque la récession, accompagnée d’inflation : la stagflation, le pire des scénarios, un retour aux années 1970.
Israël, partenaire guerrier de plus en plus divergent des États-Unis, continue d’éliminer les mêmes responsables iraniens… avec lesquels le vice-président, James David Vance, est censé négocier. L’Europe commence enfin à s’opposer à Trump ; ses amis de l’AfD allemande, du Rassemblement national français, des Fratelli d’Italia, prennent leurs distances, gênés quant à l’incroyable cafouillage du « Grand Frère ».
Aux États-Unis, la cote de popularité du président s’érode régulièrement, malgré une résilience étonnante du noyau dur MAGA (entre 35 % et 40 %). Le scandale Epstein n’est pas près de s’éteindre. Les démocrates semblent de plus en plus assurés de reconquérir le Congrès en novembre — à condition, bien entendu, que des élections régulières puissent se dérouler sans sabotage présidentiel.
L’irritation de Trump se manifeste aussi dans la valse des congédiements, qui semble reprendre comme au premier mandat : après ceux, en mars, de Kristi Noem à la Sécurité intérieure et de Pam Bondi, procureure générale, l’agence Reuters cite en ce début avril, sur la liste possible des partants : Kash Patel, du FBI, Daniel Driscoll, secrétaire à l’Armée de terre, Lori Chavez-DeRemer, secrétaire au Travail.
Même Tulsi Gabbard, directrice générale du renseignement, paraît vulnérable. Le président a déclaré publiquement qu’elle était « plus conciliante » que lui sur la question iranienne : pas vraiment rassurant, venant de Trump ! Gabbard a livré, dans le passé, des discours très favorables à Moscou, à la Syrie de Bachar al-Assad… et même à l’Iran.
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Le point le plus sensible reste le Pentagone.
Pete Hegseth, tonitruant « chrétien évangélique », bien que connu pour ses débauches multiples, un homme pour qui « l’empathie est un poison », a abordé la guerre avec un puissant mélange de zèle idéologique et d’incompétence. Sous sa direction, le Pentagone est devenu le théâtre de purges soudaines. La semaine dernière, il a limogé le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Randy George, ainsi que deux autres officiers importants. Sans aucune explication, en pleine escalade militaire.
Pourquoi George a-t-il été limogé ? Des divergences sont-elles apparues entre le pouvoir politique et l’armée, sur des options jugées trop risquées, potentiellement illégales (crimes de guerre) ou stratégiquement désastreuses ? Avant l’attaque, Trump avait été informé par le général Dan Caine, chef d’état-major des armées, qu’il s’agissait d’une opération à haut risque, avec des stocks de munitions « tendus » et un risque réel de pertes de soldats.
Et maintenant, cette annonce apocalyptique d’attaques contre les infrastructures énergétiques iraniennes : Richard Haass, ancien diplomate et ex-président du Council on Foreign Relations, déclare qu’un tel acte « serait probablement un crime de guerre ».
Que fera l’armée face à l’ordre de bombarder des cibles civiles ?
Depuis 14 mois, Hegseth a systématiquement corrompu et démantelé les corps supérieurs de l’institution : congédiements massifs, avec une inflexion contre les femmes et les personnes de couleur. Les généraux qui ont soulevé des questions morales ? Dehors. Les officiers qui souhaitent simplement aborder leurs missions avec intelligence, sans les réduire à une question de pulsion guerrière et de « létalité » (mot fétiche d’Hegseth), également.
Le corps des officiers comporte aujourd’hui une composante MAGA importante. Peut-être au point où l’armée américaine ne peut plus représenter, en 2026, un contrepoids ou une résistance face à une dérive dictatoriale à Washington… et à des horreurs à l’international. Il est donc possible qu’un certain nombre d’officiers soient prêts à exécuter de tels ordres.
En face, le régime iranien est conforté, et non démoli par la brutalité et la stupidité du régime Trump. On ne sait si les Gardiens de la révolution ont lu Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Frustré par cette résistance efficace, Trump devient comme un joueur de casino qui ne peut pas partir sans gagner, et qui est tenté de doubler sa mise parce que le gain lui semble énorme. Terrifiante illusion.
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