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La descente aux enfers d’Éric, un itinérant mort brûlé dans son campement

Éric Lefebvre vivait dans la rue depuis huit mois. Aux prises avec une forte dépendance à la drogue, il avait été expulsé de son logement. Depuis, il vivait dans un campement de fortune à l’abri des regards, où il a connu une mort aussi atroce que tragique dans un incendie. Portrait d’une descente aux enfers.

Le matin du 14 décembre dernier, les pompiers ont été appelés pour un feu derrière une bâtisse en bordure de la voie ferrée, dans l’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie.


La scène policière autour de l’incendie le 14 décembre dernier.


PHOTO OLIVIER FAUCHER/LE JOURNAL DE MONTRÉAL

Après avoir maîtrisé les flammes, les secouristes ont découvert un corps inanimé. Le décès a été constaté sur place.

Il a fallu plusieurs jours aux autorités pour déterminer qu’il s’agissait d’Éric Lefebvre.


Éric Lefebvre.


PHOTO FOURNIE PAR MARIE-CLAUDE LEFEBVRE

Selon la coroner, qui a récemment partagé ses conclusions à la famille, il était vivant au début de l’incendie. Il aurait inhalé de la fumée avant que les flammes ne ravagent son abri de fortune. Un cocktail de drogue décelé dans son sang, notamment de la cocaïne et de la métamphétamine, pourrait avoir ralenti ses réflexes.


Les débris du campement d’Éric étaient encore visibles mercredi, près de quatre mois après l’incendie mortel.

PHOTO OLIVIER FAUCHER


PHOTO OLIVIER FAUCHER

Éric Lefebvre venait de s’ajouter à la liste des morts anonymes de sans-abri qui sont survenues tout au long de l’hiver. Ces décès, longtemps passés sous silence, feront l’objet d’une enquête publique du coroner au cours des prochains mois.

À la fin mars, la mairesse Soraya Martinez Ferrada s’était émue de la mort de deux d’entre eux en seulement quelques heures.

Pour Marie-Claude Lefebvre, il n’était pas question que son frère meure dans l’anonymat. Pendant des années, elle a tenté de lui venir en aide, en vain. Comme beaucoup de familles de personnes en situation d’itinérance, elle se sentait impuissante.

Du « mal de vivre » vers la drogue

Éric Lefebvre est né à Québec en 1978. Rejeté par son père biologique, il est élevé par le père de sa jeune demi-sœur, Marie-Claude.


Eric Lefebvre et sa soeur Marie-Claude dans les années 1980.


PHOTO FOURNIE PAR MARIE-CLAUDE LEFEBVRE

Ce père adoptif, devenu quadriplégique en raison d’un accident de travail, a eu une relation en dent de scie avec lui.

« Il l’aimait, mais avait aussi des mots durs [envers Éric]», se souvient Marie-Claude Lefebvre.

C’est peut-être là, tôt dans sa vie, qu’il a développé ce que sa sœur décrit comme un « mal de vivre », qui l’a poussé dans la drogue.


Eric Lefebvre est encore adolescent lorsqu’il commence à consommer et à vendre de la drogue.


PHOTO FOURNIE PAR MARIE-CLAUDE LEFEBVRE

Sa consommation commence dès son adolescence. Il vend aussi du haschich à 15 ans à la Place d’Youville, dans le Vieux-Québec. Rapidement, il se met à prendre aussi de la cocaïne, du speed et de l’ecstasy.

Malgré ce côté sombre de sa vie, Éric Lefebvre est en mesure de poursuivre ses études et devient ferblantier, un métier bien payé du domaine de la construction qu’il pratiquera pendant une bonne quinzaine d’années.


PHOTO FOURNIE PAR MARIE-CLAUDE LEFEBVRE

« Mon frère aimait travailler de ses mains, rendre service à quelqu’un, construire quelque chose. Il ne disait jamais non. Il pouvait faire de belles choses avec n’importe quoi », louange sa sœur. Elle le décrit aussi comme un grand amoureux des chats et qui aimait s’instruire en lisant beaucoup.

Mais les années passent, et sa sœur s’inquiète de voir la consommation prendre de plus en plus de place dans sa vie.

Éric trempe aussi dans la criminalité. Son casier judiciaire bien garni montre qu’il s’est fait pincer à de nombreuses reprises, surtout dans les années 2000, pour vol, possession d’arme et violation de conditions.

« Il a quand même fait des niaiseries dans sa vie, liées à la consommation, il faut se le dire. Il a volé pour pouvoir se droguer », soutient Marie-Claude.

En sortant d’une peine de prison en 2003, Éric déménage à Montréal pour se rapprocher de sa sœur qui s’était installée dans la métropole quelques années plus tôt.


Marie-Claude Lefebvre et son frère Eric lors d’un saut en parachute.


PHOTO FOURNIE PAR MARIE-CLAUDE LEFEBVRE

Quelques années plus tard, il entre à reculons en thérapie de désintoxication d’une durée de six mois à Acton Vale.

Dur de s’en sortir

À sa sortie surgit une lueur d’espoir. Éric arrête la drogue et semble se reprendre en main. Malheureusement, cela ne dure que quelques mois.

En 2017, Marie-Claude n’aime pas du tout la trajectoire que prend la vie de son frère et décide de prendre les choses en main. Elle l’héberge chez elle à Saint-Philippe en Montérégie, afin de l’aider au quotidien et lui permettre d’économiser de l’argent.

« Mais après trois ans, il était encore au point de départ. Je n’en pouvais plus de vivre avec une personne qui consomme, qui ne prenait pas soin de lui », relate-t-elle.

De retour en appartement à Montréal, Éric voit ses opportunités de travailler en construction réduites à cause de la pandémie, un événement qui n’a fait qu’exacerber sa consommation, selon Marie-Claude.

« Il n’avait rien à faire que de consommer », souligne-t-elle.

Son état continue de dégringoler par la suite. Il vit quelques années dans une maison de chambres sur la rue d’Iberville à Montréal, un mode de vie qui contraste avec ses compétences qui devraient lui permettre de gagner sa vie.

En 2023, il est évincé une première fois de son logement pour retard de paiement de loyer.

Au même moment, Marie-Claude souhaite donner une nouvelle dose d’espoir à son frère et lui apporte des repas et de la nourriture pour ses deux chats toutes les deux semaines.


PHOTO FOURNIE PAR MARIE-CLAUDE LEFEBVRE

Elle déchante à nouveau en se rendant compte qu’il mentait sur le fait qu’il avait recommencé à travailler.

« Sa maladie, qui était la dépendance, était très puissante. J’ai tout le temps eu espoir qu’il s’en sorte. Je pensais qu’il en viendrait tellement à bout qu’il se prendrait en main. »

C’est vers la fin du printemps et au début de l’été 2025 qu’Éric touche le fond du baril. Il est à nouveau évincé d’un logement qu’il sous-louait, cette fois sur la rue Marquette sur Le Plateau-Mont-Royal, après avoir accumulé près de 5000 $ en loyer impayé, selon un jugement daté du 2 avril.


Eric a envoyé cette photo à sa mère et sa sœur en mai 2025 montrant ses effets personnels jetés à la rue après avoir été évincé de son logement.


PHOTO FOURNIE PAR MARIE-CLAUDE LEFEBVRE

À la rue

Deux mois plus tard, en juillet, Éric annonce l’impensable à ses proches : il vit désormais dans la rue.

« Le choc nerveux que j’ai subi en voyant que quelqu’un qui avait toujours réussi dans la vie peut se rendre jusque-là. C’est là que tu vois que ça peut être vraiment n’importe qui qui peut se ramasser là. »


En juillet, Eric a envoyé une nouvelle photo montrant un abri de fortune et des sacs de plastique pour annoncer qu’il vivait dans la rue. C’est précisément à cet endoit qu’il sera retrouvé mort dans un incendie, quelques mois plus tard.


PHOTO FOURNIE PAR MARIE-CLAUDE LEFEBVRE

Il y est demeuré jusqu’à son décès. Comme les autorités le voient souvent chez les sans-abri en campement, Éric avait avec lui des appareils au gaz, soit pour se réchauffer ou se faire de la nourriture. L’embrasement de deux de ses bonbonnes de propane a alimenté l’incendie, selon ce qu’ont dit les policiers à Marie-Claude.

« Les campements sont des tentatives de survivre. En hiver, il faut se réchauffer. Ce n’est pas la première fois qu’on voit des bonbonnes être utilisées. Ils sont souvent dans des tentes et c’est super dangereux », indique James Hughes, PDG de la Mission Old Brewery.


James Hughes, président et chef de la direction, Mission Old Brewery


Photo courtoisie

Le bureau du coroner a recensé 46 décès de sans-abri en 2025 selon un bilan préliminaire. Depuis cinq ans, leur nombre a explosé au Québec, passant de 19 en 2020 à 123 en 2024.

Peinant encore à comprendre qu’elle a perdu son frère dans des circonstances aussi tristes, Marie-Claude espère que son témoignage alimentera l’empathie envers les sans-abri.

Elle dénonce aussi l’impuissance qu’ont les proches des personnes qui vivent avec une dépendance comme celle de son frère.

« On n’a aucun moyen légal de pouvoir aider une personne qui a un problème mental ou de consommation », déplore-t-elle.

Après l’autopsie, les cendres d’Éric Lefebvre ont pris le chemin de la Montérégie où elles sont conservées dans une urne chez sa sœur. Il avait seulement 47 ans.

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