«Les chefs!» vont de l’avant comme avant

C’est reparti. Mardi soir, à 19 h 30, Radio-Canada inaugurera la quinzième édition de sa très populaire émission de téléréalité Les chefs ! avec un épisode spécial de 90 minutes.
La formule du télécrochet culinaire reste en gros la même ici comme ailleurs et en avant comme avant : des pros des chaudrons, employés de restaurants assez réputés, s’affrontent de semaine en semaine en concoctant un plat sur commande jugé par des cordons-bleus. Chacune des émissions se termine par un duel entre les candidats ayant moins bien réussi le défi. Au bout de ce jeu éliminatoire répété, la joute couronne un grand gagnant. Les finalistes se partageront 100 000 $ en 2026.
On peut le dire autrement : Les chefs ! est une compétition opposant une majorité de jeunes hommes et une minorité de jeunes femmes et, à la fin, si la tendance se maintient, un concurrent masculin l’emporte. Ce fut la règle 13 fois sur 14, avec une exception (Ann-Rika Martin), à la 7e compétition, en 2017.
Pour cette 15e édition, sept concurrents affrontent cinq concurrentes. Ailleurs, dans un cabinet ministériel par exemple, on parlerait de zone paritaire. Il en a fallu du temps au divertissement pour s’approcher de cette simple quasi-égalité de départ, et on verra bien pour l’arrivée.
Pourquoi ? Parce que Les chefs ! reflète la démographie de la restauration, où les femmes restent en minorité, ont expliqué les juges au visionnement de presse la semaine dernière, à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ) de Montréal. C’est là qu’enseigne Pasquale Vari, l’un d’entre eux. Il a révélé que ses cohortes de jeunes apprenants ne comptent qu’environ un tiers de femmes et parfois encore moins. Son collègue juge Jean-Luc Boulay, lui, a tenté une explication par la force physique supérieure des hommes capables de soulever de lourds chaudrons, reprenant une vieille rengaine sexiste naturaliste des rôles de genre.
Les structures de l’émission ont elles-mêmes mis du temps à se démasculiniser, restant à l’image du milieu. Il a fallu plusieurs saisons avant que l’équipe daigne ajouter une juge (Isabelle Deschamps Plante) aux trois vieux mâles (Pasquale Vari, Jean-Luc Boulay et Normand Laprise) et une mentore (Colombe St-Pierre) en remplacement de Daniel Vézina. Mme Deschamps Plante, une ancienne du concours, a souligné que les cheffes sont généralement moins attirées par les compétitions, que les temps changent et que les nouvelles brigades de son émission, dont la dernière, revalorisent l’entraide et l’esprit de corps. « On est la vitrine pour le changement, a-t-elle dit. Vous allez le voir : les femmes prennent leur place cette année. »
Un autre trait rouge du concours télévisé concerne ce qui pourrait ressembler à une obsession pour la cuisine française. Dès la première émission de la nouvelle saison d’une durée exceptionnelle de 90 minutes, chacun des trois sous-groupes de la brigade doit préparer un classique de cette tradition culinaire : un poulet cordon-bleu, une sole amandine, un tournedos Rossini et différentes pommes de terre (duchesse, Darphin…). Des versions précédentes ont fait concocter bien d’autres plats des menus made in France, des abats au boudin. Plus tard cette saison, on aura droit aux cuisses de grenouilles ! Il ne manquera que les escargots et la cervelle pour compléter le cliché.
Pourtant, dans le monde, cette tradition culinaire perd constamment du terrain au profit de la cuisine italienne notamment. Les gastronomies asiatiques gagnent aussi partout en popularité. Alors, pourquoi appuyer sur celle de l’Hexagone ?
Parce que c’est la base du métier, ont répondu les juges en chœur. La maîtrise des techniques de cuisson ou de découpe, la connaissance des produits permettent ensuite de travailler tous les plats, peu importent leurs origines culturelles. Ils ont aussi, avec raison, souligné que les épreuves font beaucoup de place aux autres traditions culinaires. À preuve : le deuxième épisode demande de préparer une paëlla.
Cette fois, Colombe St-Pierre a été la plus éclairante en énonçant un principe de base de l’éducation : il faut d’abord maîtriser l’héritage avant de pouvoir soi-même à son tour renouveler son monde. L’innovation est possible, et des candidats arrivent à surprendre avec des techniques innovantes, comme dans ce premier épisode, où un participant réussit une sauce hollandaise en chauffage direct, sans bain-marie avec un mini-fouet. « On leur dit : “Connaissez vos bases et, après, épatez-nous !” », a résumé la cheffe des Chefs !.
Une version précédente de ce texte a été modifiée: la somme de 100 000 $ sera partagée entre les finalistes de l’émission et non pas attribuée à un seul gagnant.




