Vitrerie Joyal | L’excellent 1995 de Martin Matte

Il y a des touches de Mad Men, des Beaux malaises, des films autobiographiques de Ricardo Trogi et de C’est comme ça que je t’aime dans la nouvelle et brillante comédie d’autofiction Vitrerie Joyal de Martin Matte, que la plateforme Amazon Prime Video sortira vendredi dans son entièreté.
Publié hier à
19 h 30
Découpée en six épisodes de 35 minutes, Vitrerie Joyal raconte, avec humour et vérité, une époque charnière de la vraie vie de Martin Matte, celle de l’été et de l’automne 1995, où sa vie familiale et professionnelle a volé en éclats.
C’est à la fois rigolo, émouvant, grinçant et poignant. Un peu à la manière des Beaux malaises, mais en format plus long et avec un fond plus dramatique, celui d’un quinquagénaire à la dérive, incapable de s’adapter aux nouvelles réalités de son temps.
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Martin Matte dans le rôle de son propre père
À l’écran, Martin Matte incarne cet homme en déséquilibre, soit son propre père, André Joyal, un boomer prospère et borné, qui conduit une rutilante BMW et qui exploite l’entreprise familiale ayant donné son titre à la minisérie. C’est donc Pier-Luc Funk qui campe le Martin Matte de 1995, qui s’appelle ici Philippe Joyal, 25 ans, et qui supervise l’usine de portes et fenêtres de son paternel, à Laval.
Pierre-Yves Roy-Desmarais enfile les chemises preppy du fils aîné, Vincent Joyal, 27 ans, qui a étudié en comptabilité à l’université et qui en découd avec son père André, totalement réfractaire au changement, pour informatiser les opérations de la Vitrerie Joyal.
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Pier-Luc Funk et Pierre-Yves Roy-Desmarais incarnent les fils de la famille.
Le quatuor des Joyal est complété par Marilyse Bourke qui devient Diane Vaillancourt, épouse d’André, maman de Philippe et de Vincent, et femme au foyer qui s’emmerde royalement – ou joyalement ? Ces partitions, qui oscillent entre le comique et le tragique, ne sont pas évidentes à jouer et les quatre acteurs principaux les rendent avec une justesse épatante.
Florence Longpré hérite d’un personnage truculent : la secrétaire d’André Joyal, Josée Côté, qui porte de grosses barniques et qui s’accorde quotidiennement une pause de masturbation dans les toilettes de son employeur. Elle est savoureuse. Derrière les cravates larges du meilleur vendeur de la compagnie, François Chénier, alias Gaston Veilleux, hérite des répliques les plus sexistes et les plus grivoises de Vitrerie Joyal. Même en 1995, à quelques semaines du référendum sur la souveraineté du Québec, ces remarques plates ne passaient pas. Remarquez que le mononcle rétrograde et déconnecté, qui se pense hyper drôle, existe toujours en 2026.
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Florence Longpré incarne la secrétaire Josée Côté, un personnage savoureux.
Au milieu du deuxième épisode, le ton de Vitrerie Joyal s’assombrit et la minisérie de Martin Matte glisse vers son point de bascule : la chute du patriarche et l’éclatement de tout son univers.
La série démarre alors qu’André Joyal, immense cigare au bec, flotte au sommet de la pyramide avec ses deux gars qui bossent à ses côtés. Mais André n’évolue pas au même rythme que la société de 1995. Il ne comprend pas la mode des ordinateurs, pourquoi changer des choses qui fonctionnent aussi bien que du papier et un crayon ?
Pour André, un épuisement professionnel – une maladie imaginaire – se guérit avec un bon coup de pied au cul. André se braque quand un vendeur noir (Patrick Emmanuel Abellard) débarque dans son bureau. Il ne comprend pas la réalité des homosexuels, qu’il traite de moumounes ou de fefis, sans mesurer le poids de ces insultes.
Il y a d’ailleurs une scène formidable d’incompréhension et de malaises à propos de l’orientation sexuelle d’un protagoniste au souper d’anniversaire du fils aîné Vincent, que ses parents fêtent au deuxième épisode.
Et ce n’est pas un divulgâcheur que de l’écrire, car Martin Matte en parle publiquement depuis longtemps : ce même Vincent Joyal subira un grave accident d’automobile, tandis que son frère Philippe abandonnera la vitrerie familiale pour plonger dans le monde de l’humour. Le père de Martin Matte, mort en 2002, s’en remettra-t-il ?
Le titre anglophone de Vitrerie Joyal, The Glass House (la maison de verre), en traduit mieux l’essence, je trouve. Amazon Prime Video l’offrira à tous ses abonnés canadiens et québécois à partir du 1er mai. Son budget n’a pas été dévoilé, mais les artisans de Vitrerie Joyal assurent qu’il était suffisant pour recréer cette période préréférendaire de 1995. Et c’est très bien exécuté, sous la houlette du réalisateur doué Guillaume Lonergan (Empathie).
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La série est campée en pleine période préréférendaire de 1995.
Sans que ça devienne trop bébelle ou gadget, les épisodes regorgent de murs bruns, de Rolodex, de Ford Festiva, de machines « tchik-a-tchik » de cartes de crédit, de téléphones mains libres et de vêtements Timberland. C’est de plus en plus rare qu’une série d’ici, la première financée entièrement par Amazon, dispose des moyens financiers de ses ambitions.
Ça se voit, notamment dans les archives de bulletins de nouvelles de TQS de 1995, et ça s’entend dans la trame sonore qui se balance entre la musique québécoise (Jean Leloup, Marjo, Les BB, Francine Raymond) et le pop-rock américain des Counting Crows, dont la célèbre chanson Mr. Jones a été jumelée à un évènement joyeux et à un autre, épouvantable, à la fin du troisième épisode.
C’est exactement ça, Vitrerie Joyal. La vitre propre et étincelante se fendille et une fois que la fissure prend de l’expansion, elle devient impossible à freiner ou à réparer.




