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Nouveau centre de distribution de la SAQ | La modernité, à quel prix ?

Le coût du projet de centre automatisé de distribution de la SAQ, qui doit entrer en fonction l’an prochain, est passé de 48,5 à 300 millions en quatre ans. Tandis que le syndicat croit qu’il s’agit d’une dépense insensée qui va mener à l’effritement des succursales et du métier de conseiller, la SAQ l’estime essentiel pour gagner en efficacité. À quelques jours du passage de la société d’État devant les élus pour l’étude de ses crédits, nous faisons le point sur ce projet méconnu du grand public.


Publié à
7 h 00

Qu’est-ce que ce centre ?

Le nouveau centre se trouvera avec le siège social de la SAQ, près de l’autoroute 25, dans l’est de Montréal. Il s’agit d’un agrandissement de 200 000 pieds carrés et d’une automatisation des entrepôts et du centre de distribution. La SAQ y reçoit ses produits qui y sont stockés. La boisson part ensuite vers les succursales, les restaurants et les clients qui achètent en ligne.

La modernisation du centre va permettre de faire la livraison en 24 heures et d’augmenter l’offre sur SAQ.com jusqu’à 20 000 produits, disponibles à l’unité. Pour inclure le nouveau système automatisé, il fallait absolument agrandir les installations actuelles, explique la direction de la SAQ. À terme, 75 % du volume qui part vers les succursales va être automatisé.

Combien coûtera-t-il ?

Québec a approuvé la construction du centre automatisé de Montréal, qu’on appelle le CAM, en 2021. Les coûts prévus étaient alors de 48,5 millions de dollars. Deux ans plus tard, le budget avait grimpé à 137 millions, approuvé par un nouveau décret.

Luc Bourdeau, vice-président à la chaîne d’approvisionnement pour la SAQ, expliquait lors d’une entrevue réalisée au mois de mars que plusieurs facteurs ont évolué depuis les débuts du projet, dont certaines normes de la Ville ainsi que les coûts de construction.

PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

La modernisation du centre va permettre de faire la livraison en 24 heures et d’augmenter l’offre sur SAQ.com.

Le décret de 2023 montre donc un grand bond de 88,5 millions de dollars, pour atteindre un budget de 137 millions, mais la direction parle maintenant davantage de 300 millions lorsqu’elle présente son CAM puisqu’elle additionne désormais la construction de l’entrepôt et l’installation de l’équipement automatisé, qui est évaluée à 150 millions afin de présenter une image plus juste de l’ensemble.

Tout cela avant la première manipulation, puisque pour ce qui est du budget de fonctionnement de ce centre, la SAQ refuse de le dévoiler.

C’est un manque de transparence inacceptable de la part d’une société d’État, dit la députée de Verdun Alejandra Zaga Mendez qui suit ce dossier. « On a peu de redditions de compte », déplore la députée de Québec solidaire. « Pourquoi est-on rendu à 300 millions ? », demande celle qui a aussi posé des questions sur le budget de fonctionnement, pour lesquelles elle n’a toujours pas de réponse.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Alejandra Zaga Mendez, députée de Québec solidaire

Il y a des craintes et des questionnements de gestion de l’argent, de fonds publics de notre société d’État. On est l’actionnaire principal, on devrait savoir ce qui est fait en notre nom.

Alejandra Zaga Mendez, députée de Québec solidaire

Alejandra Zaga Mendez a amené le sujet des coûts du CAM lors des études des crédits, l’année dernière. Elle compte revenir à la charge cette année, lors de l’audience de la SAQ prévue mercredi prochain, 13 mai.

La députée de Verdun aimerait aussi savoir quel impact aura ce centre automatisé sur la main-d’œuvre qui y travaille.

PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Luc Bourdeau, vice-président, développement stratégique, chaîne d’approvisionnement, de la SAQ

S’il refuse de dévoiler le coût de fonctionnement, Luc Bourdeau confirme que l’automatisation mènera à des économies. « Il y aura beaucoup moins de gens, car au lieu de faire des commandes manuelles comme aujourd’hui, on va les faire de façon automatisée », détaille le vice-président.

Il y aura donc des pertes d’emploi ?

Ça n’est pas clair. La direction de la SAQ parle « d’une réduction de la main-d’œuvre ». Lors des études des crédits budgétaires de 2025, le président Jacques Farcy disait que cet « investissement permettra de ne pas embaucher des gens dans le futur pour faire des tâches à faible valeur ajoutée pour lesquelles on a parfois de la difficulté à recruter ».

PHOTO DENIS GERMAIN, COLLABORATION SPÉCIALE

L’impact de l’automatisation sur la main-d’œuvre n’a pas été précisé par la société d’État.

Selon le syndicat, on verra davantage « une réduction du nombre d’heures de travail » et cela aura un impact en succursale si la clientèle se tourne vers l’achat en ligne plutôt que d’aller consulter des conseillers dans les SAQ.

« Quand les gens viennent nous voir en succursale, ça amène une proximité avec le client. On connaît ce qu’il aime. Généralement, on connaît même sa famille et son entourage, explique le président du Syndicat des employés de magasins et de bureaux de la SAQ (SEMB-SAQ-CSN), Martin Lachance. C’est ça qui va disparaître. »

Peut-on reprocher à la SAQ de vouloir moderniser son système de livraison pour 2027 ?

Non, mais Martin Lachance croit que l’avancement du service de livraison devrait passer par les succursales et non par une centralisation à Montréal. Selon lui, une succursale à proximité pourrait faire le travail en une heure. « La commande pourrait être préparée et être livrée chez vous ou alors vous venez la chercher, détaille-t-il. Et dans ce cas, on pourrait faire affaire avec Evo ou une autre compagnie québécoise, plutôt qu’une compagnie de livraison américaine. »

Dans une lettre publiée dans La Presse en mars 2024, le syndicat évoquait déjà un « non-sens environnemental frappant » de la centralisation autour du CAM qui fera qu’une commande à Gaspé pourrait venir de Montréal-Est.

Cette centralisation est-elle contradictoire avec le projet de livraison Uber Eats ?

Oui, estime la députée Alejandra Zaga Mendez. « Pourquoi continue-t-on la construction d’un centre automatisé si on a déjà des projets pilotes de livraison directe pour des commandes unitaires ? », demande-t-elle.

Car les deux clientèles sont différentes, répond la SAQ. « Ça n’est pas du tout le même objectif, explique Luc Bourdeau. Ça n’est pas le même canal, ça n’est pas le même type de vente. Un est une plateforme de commande pour des gens qui ont besoin d’instantanéité (le projet pilote Uber Eats) et SAQ.com, c’est offrir un catalogue de 20 000 produits. »

« On a une stratégie omnicanal à la SAQ », précise-t-il, détaillant que le client pourra acheter sa bouteille de plusieurs façons et la recevoir selon ses besoins – y compris la livraison rapide d’Uber Eats et celle à venir depuis le centre.

À force de multiplier les canaux, est-ce qu’on n’affaiblit pas certains d’entre eux ?

« Ça dépend si c’est un transfert ou une vente nette. Je ne peux pas vous dire, répond Luc Bourdeau. Je n’ai aucune idée. »

Le client aura toutefois plus de choix, grâce à cet agrandissement. « On a atteint les limites de la capacité de ce que l’on est capable de faire, explique Luc Bourdeau. Les gens ne comprennent pas : ils vont sur les sites d’autres détaillants où l’offre est beaucoup plus grande que ce qui est dans leur succursale, mais nous, à la SAQ, c’est l’inverse. C’est plus grand en succursale que ce qui est sur SAQ.com. Ce projet-là vise à régler cette problématique-là. »

NOTE : La Presse a voulu obtenir les coûts d’exploitation anticipés ou estimés du Centre automatisé de distribution une fois celui-ci en opération ainsi que les projections ou estimations concernant les besoins de main-d’œuvre associés à l’exploitation du CAM en faisant une demande d’accès à l’information. Nous n’avons toutefois pas obtenu les informations demandées. Dans sa réponse, l’avocat de la SAQ indique que « les documents visés contiennent notamment des informations commerciales sensibles pouvant avoir des incidences sur sa relation avec ses fournisseurs et ses employés. »

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