News CA

Dossier | Crise des surdoses | « On aurait pu la retrouver morte » (1 articles)

« Reste éveillée ! » La jeune femme s’affaisse sur elle-même. Sa tête bascule en avant, entre ses jambes. Une paramédicale lui frotte le sternum, vérifie ses pupilles. « Ouvre les yeux ! » La femme, la bouche entrouverte, ne réagit pas.

« Elle est en train de crasher », souffle Joshua Arruda-Aguiar, chef aux opérations à Urgences-santé. Il presse la base du cou de la femme pour tenter de la faire réagir, en vain.

Cela fait moins d’une heure que nous sommes avec lui sur la route pour prendre le pouls de la crise des surdoses qui frappe le Québec et c’est déjà le troisième appel que nous recevons pour une personne dont la vie est possiblement en danger en raison d’une intoxication à une drogue.

Cette fois, l’appel concerne une jeune femme retrouvée à terre, dans un stationnement. À l’arrivée de l’ambulance, elle s’est relevée en titubant, a échangé quelques mots avec les paramédicaux. Puis elle leur a dit qu’elle avait pris du fentanyl, quelques secondes avant de s’effondrer de nouveau au sol.

Les paramédicaux l’installent rapidement sur une civière, prennent ses signes vitaux. Elle parvient encore à respirer, à 16 respirations par minute. « Je ne pense pas lui donner de naloxone », indique une paramédicale. Cet antidote qui renverse les effets d’une surdose n’est administré qu’en cas d’arrêt respiratoire ou lorsque la respiration est très faible, en deçà de 8 à 10 respirations par minute.

PHOTO ISMAËL KONÉ, LA PRESSE

Selon les cas, les paramédicaux transportent les victimes à l’hôpital ou leur proposent de les emmener dans une ressource pour y passer la nuit.

Les paramédics décident néanmoins de la transporter à l’hôpital pour que les médecins aient un œil sur elle, au cas où son état de santé se dégraderait.

« Si on était arrivés 10 minutes plus tard, on l’aurait retrouvée inconsciente. Et si personne n’avait appelé le 911, on aurait pu la retrouver morte ou en arrêt respiratoire », souligne M. Arruda-Aguiar.

Après avoir réglé le transport de la jeune femme vers l’hôpital, il remonte dans sa voiture pour vérifier si un autre appel est entré entre-temps.

Une soirée avec Urgences-santé

La Presse a accompagné Joshua Arruda-Aguiar pendant une bonne partie de son quart de travail. De 17 h à 5 h du matin, celui-ci coordonne le parc d’ambulances d’Urgences-santé et vient en aide aux paramédicaux sur le terrain, en particulier sur des situations délicates. Les surdoses en font partie.

Si une personne est retrouvée à terre, inconsciente ou semi-consciente, avec de la difficulté à parler et, surtout, à respirer : il s’agit d’une urgence critique. Les pompiers, les paramédicaux et la police convergent alors vers le lieu du signalement, gyrophares allumés et sirènes hurlantes, slalomant parfois à plus de 100 km/h, à contresens, entre les véhicules et les cônes orange.

Pendant la soirée, M. Arruda-Aguiar est intervenu au total sur huit cas de ce genre.

Chaque fois, la personne semblait avoir consommé, mais refusait souvent de donner davantage de détails aux paramédicaux ou d’être transportée à l’hôpital.

« Les gens ont souvent peur de nous dire ce qu’ils ont pris, qu’on les chicane ou qu’on leur envoie la police. Mais nous, on veut juste savoir la vérité, pour être capables de les aider au mieux », explique Joshua Arruda-Aguiar.

PHOTO ISMAËL KONÉ, LA PRESSE

De 17 h à 5 h du matin, Joshua Arruda-Aguiar coordonne le parc d’ambulances d’Urgences-santé et vient en aide aux paramédicaux sur le terrain, en particulier sur des situations délicates.

Dans ce genre de cas, les paramédicaux font de la relation d’aide et proposent aux personnes de les emmener dans une ressource pour y passer la nuit, pour éviter d’autres appels au 911 et pour qu’elles ne restent pas seules.

« Ça arrive à chaque shift »

Le nombre de surdoses a explosé dans les derniers mois à travers le Québec, notamment en raison de substances de plus en plus dangereuses qui circulent sur le marché illicite. Utilisées pour couper d’autres drogues, elles sont souvent consommées par les usagers à leur insu, leur faisant courir un risque mortel1.

Certains soirs, les paramédicaux voient plusieurs surdoses survenir au même endroit, signe qu’une mauvaise « batch » est en train de circuler dans le quartier, explique Joshua Arruda-Aguiar.

Avec huit ans d’expérience, il voit lui-même se multiplier les appels concernant des intoxications à des drogues. « Ça arrive à chaque shift », souligne-t-il. « Et au cours de la soirée, ça va arriver de plus en plus. »

PHOTO ISMAËL KONÉ, LA PRESSE

Joshua Arruda-Aguiar est chef aux opérations chez Urgences-santé.

C’est rendu beaucoup plus populaire, plus accessible, moins cher. On voit maintenant de la drogue se promener dans toutes les sphères, à tout âge. Ça commence à faire peur.

Joshua Arruda-Aguiar, chef aux opérations et porte-parole à Urgences-santé

Difficile d’estimer le nombre de situations de surdoses auxquelles les paramédicaux font face quotidiennement.

Dans les derniers mois, Urgences-santé est intervenu six ou sept fois par jour pour des cas où de la naloxone a dû être administrée. C’est deux fois plus que l’an dernier à la même période.

Mais les cas de naloxone ne sont que la pointe de l’iceberg, puisque de nombreuses personnes en détresse sont signalées et secourues avant même d’avoir besoin de cet antidote. Sur les huit cas auxquels La Presse a assisté au cours de la soirée, aucun n’a nécessité d’administration de naloxone ; mais trois patients ont tout de même dû être transportés à l’hôpital pour être gardés en observation.

Une situation éprouvante

Pour les paramédicaux, « psychologiquement, c’est drainant », confie Joshua Arruda-Aguiar.

Ils doivent souvent intervenir encore et encore sur une même personne pour tenter de la ramener à la vie – et parfois, en l’espace de quelques jours ou de quelques heures. Ils finissent par connaître son nom, son âge, des bribes de son histoire…

PHOTO ISMAËL KONÉ, LA PRESSE

Dans les derniers mois, Urgences-santé est intervenu six ou sept fois par jour pour des cas où de la naloxone a dû être administrée.

« Sans le vouloir, les paramédics vont suivre quasiment la vie de ce patient, à travers les nombreuses surdoses qu’il va faire. Ou même le voir mourir », indique M. Arruda-Aguiar.

Car parfois, quand les paramédicaux arrivent, il est déjà trop tard.

Sur les six premiers mois de l’année, une centaine de personnes sont mortes de surdose, à Montréal seulement. La moitié d’entre elles avaient moins de 50 ans.

La Direction régionale de santé publique de Montréal a récemment lancé un appel pour sensibiliser la population, car il arrive que des personnes soient retrouvées mortes sur la voie publique, alors qu’elles auraient peut-être pu être sauvées par des passants2.

« Souvent le monde se dit “ce n’est pas mon problème”, puis passe à autre chose », se désole Joshua Arruda-Aguiar. Mais appeler le 911 quand on soupçonne une surdose, « c’est sûr que ça peut empêcher des décès ».


1. Lisez l’article « Opioïde extrêmement dangereux : hausse inquiétante des surdoses à Montréal


2. Lisez l’article « Les surdoses mortelles maintenant en hausse à Montréal »

Que faire en cas de surdose ?

Les signes et les effets d’une surdose varient en fonction de la substance, de l’individu et du contexte. Si une personne est par terre, a du mal à respirer, a les lèvres ou les ongles bleus, ne réagit pas lorsqu’on lui parle ou qu’on la secoue, ou peine à rester éveillée, il pourrait s’agir d’une surdose. Ces symptômes sont susceptibles d’évoluer vers un arrêt cardio-respiratoire. Il faut alors tenter de faire réagir la personne, contacter le 911, administrer de la naloxone – si on en a –, et rester avec elle jusqu’à l’arrivée des secours.

Sources : DRSP et INSPQ

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button