Jugement du Tribunal administratif du travail | Béton Provincial a fait pression sur ses employés en leur offrant 4000 $

Béton Provincial a entravé le processus de négociation pour le renouvellement d’une convention collective en rencontrant individuellement les employés d’une usine acquise à Saint-Eustache, actuellement en lock-out, pour leur offrir 4000 $, a tranché le Tribunal administratif du travail (TAT). L’offre ne mentionnait pas son intention de réduire de moitié leur régime d’assurance et d’arrêter de contribuer à leurs REER.
Dans un jugement critique rendu la semaine dernière, le TAT estime que Béton Provincial, géant de l’industrie, « a court-circuité » le processus de négociation « en exerçant une pression » sur les employés en les rencontrant individuellement.
Le TAT déplore que le 10 février dernier – deux semaines avant le début des négociations avec les représentants syndicaux de l’usine Demix de Saint-Eustache –, le directeur général régional, Michael Leblanc, se soit rendu sur le site.
En compagnie du superviseur de l’usine, il a alors rencontré un à un les employés du site acquis en 2024. « On n’avait pas le choix, on devait le rencontrer. Le superviseur a dit à tout le monde qu’on devait le faire », a confirmé à La Presse un des employés, qui demande de ne pas être nommé par crainte de représailles.
Lors de ces brèves discussions, Michael Leblanc leur a remis un document intitulé « Montant forfaitaire de 4000 $/employé si règlement avant le 31 mars 2026 ».
Celui-ci faisait état des grandes lignes d’une offre de Béton Provincial. Le syndicat n’a pas été mis au courant de la démarche. « Tout ça n’était pas clair, mais de ce qu’on en comprenait, l’offre était déjà insultante », note un autre employé.
Joint par La Presse, Michael Leblanc a refusé d’expliquer les raisons de la démarche. « Notre seule intention était et a toujours été d’informer et rassurer nos employés et en aucun cas ceci n’a été fait de mauvaise foi », nous a par la suite écrit Cynthia Martineau, directrice corporative des ressources humaines, dans une brève communication.
« Je n’ai jamais vu ça »
Le jugement du TAT a rejeté les explications de l’entreprise. Il avance aussi que le document remis aux employés « n’est pas représentatif des concessions véritablement demandées ».
Si le document met en avant les 4000 $ qui leur seraient versés, il n’évoque pas la réduction de 50 % de la couverture d’assurance d’ici 2030, ni la fin de la contribution de l’employeur au régime enregistré d’épargne-retraite (REER) ainsi qu’une réduction de 33 % des primes pour le travail effectué en soirée ou la nuit, lit-on dans le jugement.
« Je n’ai jamais vu ça », laisse tomber Yves Beaupré, secrétaire du Syndicat des travailleurs de Demix Béton–CSN, dans une entrevue avec La Presse. Outre les reculs demandés, l’offre crée des disparités dans les conditions de travail entre les employés actuels et ceux qui seront embauchés au fil du temps, selon lui.
« Pendant 20 ans, on a travaillé et on a gagné certaines conditions qu’on ne souhaite pas laisser aller », ajoute celui qui soufflera ses 30 bougies au sein de l’entreprise l’an prochain.
J’ai négocié plusieurs conventions avec les autres propriétaires et ça s’est toujours fait dans le respect en tentant de trouver des terrains d’entente.
Yves Beaupré, secrétaire du Syndicat des travailleurs de Demix Béton–CSN
M. Beaupré déplore vertement qu’après une offre finale rejetée à 100 % par les employés, Béton Provincial ait mis un cadenas sur la porte.
« Le 6 juin, ils ont sorti la machinerie, changé des serrures, et quelques heures plus tard, on était informé du lock-out », dit-il.
Il s’agit là du deuxième lock-out chez Béton Provincial. En décembre 2024, moins de huit mois après avoir fait l’acquisition d’usines à LaSalle et à Longueuil, l’entreprise a forcé un arrêt des activités qui dure toujours.
L’employeur et le syndicat étaient en négociation pour le renouvellement de la convention collective échue le 30 septembre dernier.
Les offres patronales – un gel salarial jusqu’en 2027 suivi d’augmentations de 2 % pour les deux années suivantes – avaient été rejetées par les employés un mois plus tôt.
Avec la collaboration de Karim Benessaieh, La Presse
Béton Provincial en bref
- L’entreprise qui a vu le jour à Matane est aujourd’hui présente dans tout l’est du Canada avec plus de 90 usines de béton préparé, 20 usines de béton bitumineux et 5 usines de béton préfabriqué.
- Béton Provincial détient aussi une cimenterie et plusieurs terminaux de ciment, ainsi qu’une centaine de carrières et gravières.
- L’entreprise compte plus de 2600 employés et plus de 700 bétonnières




