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Dialogue vous répond | Comment Trump veut empêcher les républicains de perdre

« Pouvez-vous me dire si les allégations de Donald Trump, qui juge le système électoral déficient, sont fondées ? » — Murielle Laferrière

Publié hier à
19 h 30

Les allégations d’élections truquées de la part de Donald Trump ne datent pas d’hier. Le président républicain sonne, par exemple, comme un disque rayé lorsqu’il évoque l’élection présidentielle de 2020.

Battu à l’époque de façon décisive par Joe Biden, il prétend encore que son rival démocrate n’a pas triomphé de façon légitime. Ces allégations ont été réfutées à maintes reprises, y compris par l’ancien ministre de la Justice de l’administration Trump William Barr.

Si vous répétez un mensonge sans arrêt, il y a de fortes chances que certains finiront par y croire. Et vous sèmerez aussi le doute dans l’esprit de bien du monde. C’est assurément ce que souhaite Donald Trump lorsqu’il dénonce le système électoral américain.

Il est allé jusqu’à prononcer un discours à la nation à ce sujet à la mi-juillet. Il a évoqué des cas de « fraudes » et des « vulnérabilités choquantes ». Il a laissé entendre que les élections sur le sol américain ne sont pas « justes et honnêtes ».

PHOTO SAUL LOEB, FOURNIE PAR ASSOCIATED PRESS

Le président Donald Trump lors d’un discours à la nation, à la mi-juillet

Ce n’est pas vrai.

Bien sûr, personne n’osera prétendre que le système électoral américain est parfait.

L’encadrement des élections relève en grande partie de la responsabilité de chacun des États, si bien que le pays se retrouve avec un ensemble de règles disparates, dont certaines plus que douteuses (à commencer par le redécoupage électoral partisan, une vraie plaie)1.

Par ailleurs, le Collège électoral, dont les 538 grands électeurs sélectionnent le président du pays tous les quatre ans, est une institution jugée archaïque. Elle a entre autres été conçue pour accorder un poids plus important aux États ruraux, ce qui avantage, depuis plusieurs décennies, les républicains.

« Le système est-il déficient ? Il fonctionne différemment des systèmes électoraux d’autres pays », résume diplomatiquement Eugene Mazo, expert américain du droit électoral et du processus démocratique, qui enseigne à l’Université Duquesne, en Pennsylvanie.

Mais ce que Donald Trump affirme, c’est qu’il y a de la fraude dans nos élections et qu’il faut l’empêcher. Or, les preuves empiriques montrent qu’il y en a très peu dans les élections américaines.

Eugene Mazo, professeur de droit et de science politique à l’Université Duquesne

Le professeur ne va pas jusqu’à prétendre que la fraude n’existe pas sur le plan électoral aux États-Unis. Il signale cependant que c’est extrêmement rare, contrairement à ce que soutient Donald Trump.

« C’est à un niveau si négligeable que cela ne change rien. Il peut y avoir deux ou trois cas isolés ici et là, mais aucune élection ne se joue à deux ou trois voix près. On tente de s’en prendre – du point de vue de la majorité des chercheurs – à un problème qui n’existe pas. »

Il faut aussi savoir que Donald Trump a ces jours-ci une autre très bonne raison de dénoncer le système électoral. Il veut convaincre les membres du Congrès américain d’adopter un projet de loi surnommé SAVE Act (pour Safeguard American Voter Eligibility Act) au plus vite.

Il s’agit d’une réforme électorale qui, espère-t-il, donnera un coup de pouce aux républicains à l’approche des élections de mi-mandat. Rappelons que le contrôle des deux chambres du Congrès américain est en jeu lors de ce scrutin, prévu le 3 novembre prochain.

« Ça va garantir les élections de mi-mandat », a déclaré le président en mars dernier. Il a renchéri le 3 juillet lors d’un discours devant le mont Rushmore. Il a promis que si ce projet de loi est adopté, les républicains « ne perdront plus aucune élection pendant 100 ans ».

PHOTO KYLIE COOPER, ARCHIVES REUTERS

Donald Trump lors d’un discours devant le mont Rushmore, le 3 juillet dernier

La Chambre des représentants a voté pour le projet de loi, qui doit maintenant obtenir l’aval d’une majorité de membres du Sénat. Or, pour l’instant, les sénateurs républicains qui y sont favorables ne sont pas assez nombreux. D’où la pression exercée par le président Trump.

Le but ultime de ce projet de loi, c’est de rendre la procédure de vote très restrictive. On veut notamment exiger que chaque citoyen fournisse une preuve de citoyenneté, comme un certificat de naissance ou un passeport, afin de pouvoir s’inscrire sur la liste électorale.

« Pour ce qui est des personnes dont l’État n’a pas la preuve de citoyenneté, la loi obligerait les États à les radier des listes », explique Eugene Mazo.

« Trump pense que cela va empêcher la fraude et qu’il y a actuellement un grand nombre d’électeurs qui votent et qui ne sont pas des citoyens », souligne l’expert. Mais ce n’est pas le cas, dit-il.

Il cite à ce sujet des données de la Heritage Foundation, « une organisation très conservatrice ». Elle répertorie en général une quarantaine de cas de fraude par année « sur des milliards de votes exprimés » à tous les échelons aux États-Unis.

En vertu du projet de loi SAVE, une pièce d’identité avec photo deviendrait aussi obligatoire pour voter dans l’ensemble des États du pays. Cette exigence empêcherait par conséquent les électeurs de voter par la poste.

Les démocrates estiment que ces changements pénaliseraient davantage les électeurs susceptibles de voter pour leur formation politique. Ils toucheraient par-dessus tout les électeurs issus des minorités ethniques, les femmes – qui changent de nom à la suite d’un mariage ou d’un divorce – et les jeunes, a estimé le Brennan Center for Justice, affilié à l’École de droit de la New York University.

Mais certains républicains dénoncent aussi le projet de loi et l’impact qu’il aurait sur leurs électeurs. C’est ce que la sénatrice républicaine de l’Alaska Lisa Murkowski a fait récemment dans un texte publié par le Wall Street Journal2.

PHOTO AL DRAGO, FOURNIE PAR REUTERS

Lisa Murkowski, sénatrice républicaine de l’Alaska

Elle a décrit par exemple le chemin de croix éventuel d’un électeur de son État qui habite dans une des îles de la mer de Béring et qui souhaiterait s’inscrire sur la liste électorale pour la première fois.

« Si le SAVE America Act était adopté, la seule option serait d’acheter un billet sur Bering Air vers Nome, ce qui coûte environ 780 $ aller-retour. Une nuit à l’Aurora Inn s’élèverait à plus de 300 $. Ainsi, sans compter la nourriture et le transport local, s’inscrire pour voter coûterait plus de 1000 $. »

Selon cette sénatrice, le projet de loi « imposerait de nouveaux obstacles coûteux et empêcherait certains citoyens, voire beaucoup, de voter, tout en créant le chaos avant les élections de novembre ».

En somme, le remède proposé par Donald Trump est pire, bien pire que le mal qu’il prétend avoir identifié.


1. Lisez le dossier « À la recherche de la démocratie perdue »


2. Lisez le texte d’opinion de Lisa Murkowski, « Why I’m Voting Against the SAVE America Act » (en anglais)


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