Ottawa lance les démarches pour désigner son pipeline comme projet «d’intérêt national»

Pendant que les événements climatiques extrêmes se multiplient dans le monde, le gouvernement Carney a décidé de lancer le processus pour désigner son nouveau projet de pipeline d’exportation de pétrole des sables bitumineux comme étant « d’intérêt national ». Le fédéral juge d’ailleurs que cette infrastructure conçue pour faciliter l’expansion de l’industrie des énergies fossiles est un projet qui servira à « bâtir un avenir propre ».
Le premier ministre Mark Carney avait annoncé au début du mois de juillet son intention d’aller de l’avant avec ce nouveau pipeline réclamé par le gouvernement albertain afin de favoriser la croissance des exportations de pétrole des sables bitumineux. Faute de promoteur privé prêt à investir les milliards de dollars nécessaires à sa construction, le gouvernement canadien et celui de l’Alberta paieront l’essentiel de la facture, estimée entre 35 et 43 milliards de dollars.
Afin d’accélérer le processus menant à la réalisation du projet, le gouvernement Carney vient de lancer les démarches qui lui permettront de désigner ce nouveau pipeline d’environ 1250 km vers la côte du Pacifique comme projet « d’intérêt national ». Ces démarches incluent une consultation publique invitant les citoyens à « donner leur point de vue sur des considérations susceptibles d’orienter la décision du gouvernement », et ce, d’ici le 18 septembre.
Cette consultation est pilotée par le Bureau des grands projets, qui est dirigé par l’ex-p.-d.g. du pipeline Trans Mountain, Dawn Farrell. Le nouveau pipeline doit d’ailleurs être construit dans le même corridor que celui qui a coûté plus de 30 milliards de dollars au gouvernement canadien.
Gaz à effet de serre
Selon ce que précise l’« avis » publié concernant l’« oléoduc pétrolier de la côte ouest », le conduit doit permettre de transporter chaque jour un million de barils de pétrole brut, soit 365 millions de barils par année. En tenant compte des émissions de gaz à effet de serre (GES) attribuables à la production et au transport du pétrole ainsi qu’à son raffinage et à son utilisation, les émissions liées à ce seul nouveau pipeline devraient atteindre 219 millions de tonnes par année.
En plus du pipeline qui aboutira près de la ville de Delta, au sud de Vancouver, l’avis mis en ligne précise qu’il est prévu de construire « un terminal de livraison et une installation de chargement maritime en mer capable d’accueillir de très gros transporteurs de brut », donc des pétroliers de grande taille. Ces navires, qui transiteront quotidiennement par la région, et notamment dans l’habitat d’espèces menacées, s’ajouteront aux pétroliers qui servent à exporter le pétrole transporté par le réseau Trans Mountain déjà en service.
Selon le Bureau des grands projets, le gouvernement Carney doit décider s’il désigne le futur pipeline comme étant « d’intérêt national » en évaluant notamment si cette infrastructure permettrait de « renforcer l’autonomie, la résilience et la sécurité du Canada », d’« offrir des avantages économiques », de « promouvoir les intérêts des peuples autochtones » et de « contribuer à une croissance propre et à l’atteinte des objectifs du Canada en matière de changements climatiques ».
Analyste climat-énergie chez Nature Québec, Anne-Céline Guyon affirme que cette nouvelle infrastructure irait à l’encontre de l’intérêt de la population. « Est-ce que le premier ministre Carney et son gouvernement estiment que les feux de forêt, les inondations et les canicules qui, année après année, dégradent un peu plus nos conditions de vie servent l’intérêt des Canadiens ? Car en désignant tout projet de pipeline comme d’intérêt national, c’est exactement ce qu’ils sous-entendraient. »
« Développement durable »
Selon ce qu’a affirmé le premier ministre Mark Carney en annonçant en juillet son intention d’aller de l’avant avec ce projet cher à la première ministre albertaine, Danielle Smith, ce nouveau pipeline est un projet de « développement durable » dont les revenus à venir serviront à « bâtir un avenir propre et prospère ».
Le bilan des GES du secteur pétrolier et gazier, qui représente plus de 30 % de toutes les émissions du pays, a augmenté de 76 % entre 1990 et 2024, selon les données du gouvernement fédéral. Au cours de cette période, les émissions de GES provenant de l’exploitation des sables bitumineux ont augmenté de 529 %.
Dans le cadre du projet de pipeline à construire, le fédéral, l’Alberta et les entreprises du secteur des sables bitumineux ont cependant convenu de développer un mégaprojet de capture et de stockage de carbone, donc des émissions de l’industrie.
Le gouvernement Carney est incapable de préciser quel sera le coût de ce projet de capture et de stockage de carbone, qui a déjà été évalué à plus de 16 milliards de dollars, et quelle sera la facture pour les contribuables canadiens. Ottawa a toutefois annoncé récemment son engagement à participer au financement du projet cher aux compagnies pétrolières, qui n’entraînerait que d’infimes réductions des émissions de GES, lesquelles seraient annulées par la hausse de la production.
Depuis son élection, le premier ministre Mark Carney a mis de côté différentes mesures destinées à réduire les émissions de GES, notamment des politiques visant les émissions du secteur pétrolier et gazier, dont leur plafonnement, la pollution du secteur des transports et la tarification du carbone. Les données disponibles indiquent que le Canada ratera ses objectifs de réduction des GES au cours des prochaines années.
Même si la détérioration de la relation commerciale entre le Canada et les États-Unis a été invoquée par des membres du gouvernement Carney pour justifier la construction d’un nouveau pipeline au Canada, ce sont des intérêts américains qui profiteront le plus du projet, montrent les données sur l’industrie.




