Course à deux à la CAQ | La parole libérée

(Québec) « Si Fréchette gagne, je démissionne ! »
Publié à
5 h 00
Pas besoin de chercher bien longtemps pour trouver des caquistes préoccupés par le départ canon de la « superministre », qui annoncera officiellement sa candidature à la direction du parti dimanche dans sa ville natale de Trois-Rivières. Ils se manifestent d’eux-mêmes et se confient.
Si Christine Fréchette succède à François Legault le 12 avril, « c’est la fin de la troisième voie. La CAQ et le Parti libéral, ce sera du pareil au même », redoute un autre caquiste associé au camp identitaire qui, lui aussi, a de longs états de service au sein du parti et n’appuie aucun candidat pour le moment.
PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE
Le ministre de l’Environnement, Bernard Drainville
Depuis l’annonce de la démission de François Legault le 14 janvier, Christine Fréchette a voulu prendre de vitesse ses adversaires. C’est un jeu qui se joue à deux : Bernard Drainville devrait se lancer officiellement ce samedi. Et il sera à Tout le monde en parle dimanche – Mme Fréchette a décliné l’invitation, dit-on.
Lisez « Direction de la CAQ : Simon Jolin-Barrette ne se lancera pas dans la course »
François Legault est bien placé pour savoir que le temps est un facteur déterminant. Après la démission de Lucien Bouchard, il y a 25 ans, il avait mesuré ses appuis et constaté son retard. Il avait fait faux bond à Pauline Marois et appuyé Bernard Landry. La course fut avortée aussitôt. Un scénario qui ne se répétera pas à la CAQ.
La machine de Christine Fréchette est bien huilée. Ses rangs grossissent chaque jour avec l’appui de députés – un douzième, vendredi, avec Valérie Schmaltz (Vimont). Le premier à s’être prononcé, le ministre Gilles Bélanger, en a heurté plusieurs en se précipitant pour louanger Christine Fréchette et en faisant pression pour récolter des appuis alors que « le corps était encore chaud ».
On reconnaît néanmoins qu’il a fait mouche en disant que le temps est venu pour un « leadership au féminin ». Mais pas avec ses allusions à un « fédéralisme 2.0 ».
Ce n’est pas un hasard si, dans les circonstances, le camp Fréchette a rapidement voulu revendiquer les appuis des ministres Mathieu Lacombe et Benoit Charette, un ex-péquiste.
Défier St-Pierre Plamondon
En se lançant ce week-end, autant Bernard Drainville que Christine Fréchette veulent défier le chef péquiste et numéro un des sondages, Paul St-Pierre Plamondon, en congrès à Saint-Hyacinthe. C’est une évidence : ils veulent lui soutirer de l’attention médiatique et chacun tente de se positionner comme sa principale menace.
Considérant l’actualité internationale, le profil économique de Christine Fréchette, ex-présidente de la Chambre de commerce de l’Est de Montréal, paraît un atout important – c’est reconnu même chez ses détracteurs. À l’animateur Paul Arcand qui lui a demandé l’automne dernier s’il a un dauphin, François Legault a répondu spontanément que Christine Fréchette a un « potentiel extraordinaire » sur le front économique pour, plus tard, glisser qu’il en a « plusieurs ».
Le camp de Christine Fréchette rêve d’un scénario à la Carney. Élue de la cuvée 2022, nouvelle venue en politique, elle peut d’ailleurs prendre ses distances plus aisément de certains pans de l’héritage de François Legault qui ont causé sa chute.
Et à la CAQ, certains sont prêts au changement. Comme « le Québec évolue », Eric Girard a dit souhaiter que le parti défende un nationalisme « plus inclusif » et « rassembleur ». « Parfois, tous les Québécois ne se reconnaissaient pas dans ce qu’on a proposé », a ajouté le ministre des Finances, qui tient à déposer un huitième budget consécutif, ce qui égalerait la marque de Jacques Parizeau.
Ce fédéraliste a dit tout haut ce que le camp économique de la CAQ pense tout bas depuis un bon moment déjà.
On le constate, le départ annoncé de François Legault délie les langues. Le fondateur du parti n’a plus la même emprise.
Comme l’a dit cette semaine Geneviève Guilbault à des journalistes dans le corridor du parlement : « Ma parole est libérée ! »
Il y en a qui doivent être nerveux.
« Les rouges contre les bleus »
Chez des caquistes de longue date, on se demande encore comment Christine Fréchette, en 2023 à l’Immigration, a pu convaincre François Legault d’ouvrir plus grandes les vannes en accueillant 60 000 nouveaux arrivants permanents par année pendant deux ans. Un seuil que le premier ministre jugeait « un peu suicidaire » pour la nation québécoise en campagne électorale. Le gouvernement a resserré les règles l’an dernier en vue de ramener ce seuil à 45 000.
On se souvient également que Christine Fréchette, ex-péquiste, avait quitté son poste de directrice de cabinet adjointe du ministre Jean-François Lisée parce qu’elle ne pouvait cautionner la charte des valeurs de Bernard Drainville, son rival aujourd’hui.
Le désistement de Simon Jolin-Barrette, pour des raisons familiales, laisse le champ libre à M. Drainville comme représentant du camp identitaire.
Ils sont nombreux, à la CAQ, à présenter la course ainsi : « Ce sera les rouges contre les bleus. »
Bernard Drainville n’en est pas à sa première course à la direction. En 2015, il s’était porté candidat à la succession de Pauline Marois. Il avait abandonné la course, à la surprise de ses partisans, afin d’appuyer Pierre Karl Péladeau. Pourrait-il refaire le coup cette fois ? se demandent des caquistes. Hors de question, et le contexte est fort différent, jure le camp Drainville. D’autant plus que le poste de premier ministre est en jeu.
En entrevue avec La Presse en 2024, M. Drainville disait néanmoins : « Je me suis déjà vu premier ministre […], mais honnêtement, j’ai des aspirations plus réalistes maintenant. J’ai passé mon tour. » « J’ai hâte d’être grand-papa. J’ai aussi une femme que j’aime et à un moment donné, on va peut-être vouloir prendre un peu de temps pour nous », ajoutait-il.
Aujourd’hui, son aventure est une affaire de famille. Martine Forand, sa conjointe, est derrière lui. Son fils Lambert est impliqué dans sa démarche et sa fille Rosalie sollicite son entourage pour prendre une carte de membre.
Bernard Drainville « parle avec ses tripes », « ne laisse personne indifférent », carbure à « l’émotion », font valoir ses partisans. Il a aussi prouvé que l’on a les défauts de ses qualités.
Ça promet.



