Qui est responsable du déficit de sentiment d’appartenance au Québec?

Une vidéo montrant des jeunes nés au Québec affirmer qu’ils ne se définissent pas comme des Québécois a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Certains y voient la preuve d’un refus d’intégration. D’autres dénoncent une société qui continue de les considérer comme des étrangers malgré leur naissance au Québec. Et si le problème était plus complexe ?
Le 6 mai 2012, dans les pages de La Presse, je posais la question suivante : « Comment expliquer que des jeunes adultes francophones nés ici et qui n’ont jamais été dans leur pays d’origine se sentent plus proches de la culture de leurs parents ? » Je concluais ce texte en demandant : « La francisation des immigrants est-elle LE véritable enjeu lié à l’intégration ? »
Quatorze ans plus tard, la question demeure entière. Le plus frappant dans la vidéo qui circule actuellement est que ces jeunes expriment leur détachement du Québec… en français. Cela rappelle une réalité que plusieurs préfèrent ignorer : parler français ne garantit pas automatiquement l’intégration ni l’adhésion à une identité collective commune.
Pourtant, le débat public continue souvent de réduire l’intégration à la seule question linguistique. La connaissance du français est une condition essentielle de l’intégration au Québec, mais elle n’en constitue pas l’aboutissement. Un individu peut maîtriser parfaitement la langue sans pour autant développer un sentiment d’appartenance à la nation québécoise.
Une responsabilité partagée ?
Les réactions à cette vidéo font ressortir une fracture bien connue. D’un côté, plusieurs Québécois dits de souche ont l’impression que certains immigrants et leurs descendants se désintéressent du Québec, de son histoire et de sa culture. Ils voient émerger des communautés qui vivent davantage côte à côte qu’ensemble et craignent un affaiblissement de la cohésion sociale.
De l’autre, de nombreux Québécois issus de l’immigration disent qu’on les perçoit toujours comme des étrangers, même lorsqu’ils sont nés ici. Pour certains, leur accent devient un motif de jugement ; pour d’autres, c’est leur identité québécoise elle-même qui semble sans cesse remise en question.
Les premiers concluent : « Ils ne veulent pas s’intégrer. » Les seconds répliquent : « Vous ne nous acceptez pas comme des vôtres. » Résultat : chacun se renvoie la responsabilité du problème pendant que le sentiment d’appartenance s’effrite.
L’intégration au-delà des clichés
Au-delà des perceptions et des reproches mutuels, certaines conditions favorisent davantage l’intégration que d’autres. Les occasions de côtoyer des Québécois d’autres horizons demeurent parfois limitées, que ce soit dans certains quartiers ou dans certaines écoles. Or, le sentiment d’appartenance se construit dans les relations quotidiennes, pas uniquement dans les discours sur l’intégration.
Un autre malentendu mérite d’être dissipé. Certains croient à tort que l’intégration exige l’abandon de leur culture d’origine. C’est faux. Personne ne demande à un Québécois d’origine haïtienne, italienne, grecque ou marocaine d’effacer son héritage familial.
Cela ne signifie pas pour autant que la culture québécoise doive se redéfinir en fonction de chaque nouvelle communauté. L’intégration consiste plutôt à permettre à chacun de trouver sa place au sein d’une culture commune déjà établie.
L’enjeu fondamental est ailleurs : qu’avons-nous en commun au-delà de nos différences ? Une société ne peut pas reposer uniquement sur la coexistence de groupes culturels. Elle a besoin d’un récit collectif, de références partagées et d’un sentiment d’appartenance qui transcende les origines.
L’angle mort du multiculturalisme
Cette situation nous oblige aussi à réfléchir aux limites du multiculturalisme canadien. Le problème n’est pas qu’il encourage les citoyens à conserver leur héritage culturel. Il faut plutôt se demander si l’on a accordé suffisamment d’importance à ce qui devait nous rassembler.
À force de mettre l’accent sur la reconnaissance des différences, le multiculturalisme a laissé dans l’ombre un enjeu tout aussi fondamental : la construction d’un sentiment d’appartenance commun et d’une identité collective capable de rassembler des citoyens aux parcours différents.
Le rapport Dubreuil sur l’intégration à la nation québécoise et à la culture commune, publié en novembre dernier, a mis en lumière cet enjeu à partir des témoignages de personnes issues de l’immigration. Plusieurs d’entre elles expriment une distance identitaire envers le Québec malgré leur naissance ici.
À cela s’ajoute un phénomène que la psychologue Rachida Azdouz a souvent souligné : les enfants d’immigrants héritent parfois du regard que leurs parents portent sur la société d’accueil. Les déceptions, les frustrations ou le sentiment de ne jamais être pleinement acceptés peuvent se transmettre d’une génération à l’autre.
Le défi des prochaines générations
Si nous ne nous attaquons pas à cet enjeu dès maintenant, nous risquons de voir se développer un détachement croissant envers la culture québécoise qui, lui aussi, se transmettra de génération en génération.
La véritable question n’est donc pas de savoir qui blâmer. C’est de savoir comment construire un « nous » suffisamment fort pour que les citoyens de toutes origines aient naturellement envie de se reconnaître dans le Québec et d’en faire pleinement partie.
Cela exige aussi de dépasser les blessures et les préjugés qui nourrissent la méfiance de part et d’autre, car une société ne peut pas se bâtir durablement sur le ressentiment, les reproches mutuels ou la simple coexistence.
Elle a besoin d’un projet commun auquel chacun se sent légitime d’appartenir.
Murielle Chatelier
Présidente de l’Association des Québécois unis contre le racialisme (AQUR)




