Réduction de la taxe sur l’essence | Une décision insensée du gouvernement Carney

Un gouvernement qui nage dans les déficits a-t-il les moyens de se priver de 2,4 milliards de dollars de revenus ?
Publié à
19 h 30
Un gouvernement qui veut doper ses dépenses militaires peut-il en même temps réduire de 2,4 milliards les revenus qui lui servent de source de financement ?
Un gouvernement qui est maintenant majoritaire est-il contraint de faire plaisir aux partis de l’opposition, nommément les conservateurs, en adoptant des mesures populaires qu’ils réclament ?
Un gouvernement dirigé par un premier ministre qui a reconnu l’urgence climatique est-il bien avisé de réduire la taxe sur l’essence, sachant que le prix de l’essence est un puissant outil pour inciter les consommateurs à prendre le virage vert ?
À toutes ces questions, la réponse est assurément NON. La décision de Mark Carney et de son ministre des Finances, François-Philippe Champagne, est donc insensée, à plusieurs égards.
Nul doute que l’explosion du prix de l’essence fait râler les automobilistes, surtout en cette ère économique stagnante où l’inflation fait mal. Nul doute que la suspension pendant cinq mois de la taxe fédérale d’accise de 10 cents par litre d’essence soulagera certains ménages, du moins à court terme.
Mais les 2,4 milliards de dollars dont se prive le fédéral, il faudra les récupérer ailleurs. Et comme le déficit atteindra 65 milliards cette année (et autant l’an prochain), selon le dernier budget, le gouvernement fédéral devra s’endetter pour faire plaisir aux automobilistes.
Certains diront que le boom du prix de l’essence – maintenant 1,89 $ le litre à Montréal – permet au fédéral de compenser le manque à gagner grâce à la TPS. C’est oublier que ce que les Canadiens dépensent pour l’essence est autant d’argent qu’ils ne dépensent pas ailleurs pour d’autres produits, et donc de TPS que le fédéral ne récupérera pas pour ces autres produits.
La décision Carney-Champagne est d’autant plus critiquable que ce sont les gros pollueurs, avec leurs VUS, qui profiteront davantage de la mesure, à court terme, pas les ménages à faibles revenus qui peinent à joindre les deux bouts.
Dans les poches des citoyens, vraiment ?
Elle est aussi critiquable parce qu’après un certain temps, il est à craindre que les détaillants et les pétrolières récupèrent une partie des 10 cents de taxe suspendue.
Justement, en 1984, le ministre des Finances du Québec Jacques Parizeau disait avoir constaté que sa réduction de taxe de 4 cents le litre à l’époque avait été récupérée par le réseau sans pleinement profiter aux consommateurs1.
Selon ce que j’observe, un phénomène semblable s’est peut-être produit l’an dernier, après que le gouvernement Carney a aboli en avril 2025 la taxe carbone qui était imposée hors Québec.
Dans les jours suivant l’annonce, le prix a reculé de 17 à 20 cents le litre dans les villes canadiennes hors Québec, comme on pouvait s’y attendre, pendant qu’il restait stable à Montréal et à Québec, où il n’y avait pas de taxe carbone.
Or, avant le déclenchement de la guerre en Iran, le prix de l’essence a stagné dans bien des villes hors Québec, alors qu’il reculait significativement au Québec. Cet écart suggère que le réseau canadien a récupéré une partie des montants autrefois alloués à la taxe carbone.
Plus précisément, entre avril 2025 et février 2026 – dernier mois disponible de Statistique Canada –, le prix a baissé de 1 cent le litre à Toronto et de 3 à 4 cents le litre à Halifax et à Saint John (Nouveau-Brunswick), pendant qu’il reculait de 12,6 cents à Québec et de 8,8 cents à Montréal.
Bref, même s’il faudrait pousser l’analyse plus loin, il semble qu’un montant équivalent à plus du quart de l’ex-taxe carbone ait échappé aux automobilistes dans certaines villes hors Québec.
« Il est hasardeux pour un gouvernement de réduire les taxes sur les carburants, puisque le risque qu’une telle baisse ne profite pas pleinement aux contribuables est bien présent », écrivait l’économiste Luc Godbout dans une analyse publiée en 20221.
Le gouvernement Carney a annoncé que la baisse est temporaire, soit jusqu’au 7 septembre. Mais osera-t-il vraiment rehausser la taxe de 10 cents en septembre ? Rien n’est moins certain.
En juillet 2022, le gouvernement conservateur de Doug Ford, en Ontario, avait abaissé de 5,7 cents le litre sa taxe sur l’essence. Trois ans plus tard, en mai 2025, sa baisse est devenue permanente. Situation semblable à Terre-Neuve-et-Labrador.
Le plus ironique, c’est que la taxe fédérale de 10 cents était restée inchangée depuis 1995, il y a 31 ans, alors que certains jugeaient qu’elle aurait dû suivre l’inflation, étant donné la situation financière du gouvernement et la cause environnementale. Indexée, la taxe aurait été de 18,7 cents aujourd’hui.
Je vois bien que la question environnementale semble être passée de mode ou, du moins, qu’elle a été évacuée du discours politique. Mais le réchauffement climatique se poursuit bel et bien, et à un rythme accéléré, ce qui coûtera une fortune en mesures d’adaptation.
Un économiste français primé, Adrien Bilal, a même estimé qu’en 2100, le réchauffement climatique allait accaparer la moitié du PIB mondial si rien n’est fait pour inverser la tendance.
Or, pour inverser cette tendance, il faut des mesures musclées, qui vont nécessairement déplaire et dont les revenus serviront à la transition énergétique. Le gouvernement Carney vient de faire exactement l’inverse, encore une fois. Déplorable…
1. Consultez l’analyse de Luc Godbout




