Le doyen des sans-abri tient à son campement au Tigre Géant

«Je ne demande jamais d’argent, dit-il. Je ne peux pas, je n’ai pas le droit. Mais j’apprécie beaucoup les dons en argent ou en nourriture pour ceux qui le peuvent.»
Depuis plus de deux ans, Sylvain Gagné a fait du Tigre Géant son domicile. Il n’habite évidemment pas dans le magasin, mais bien derrière, sur le terrain laissé vacant. Un boisé sur la rue du Centre, près de la rue Sherbrooke.
«Ça appartient à la Ville de Magog, ce terrain-là.»
C’est ce qu’il répète à ceux qui veulent bien le croire. Et Magog, c’est chez lui.
Mais en réalité, ce terrain est celui de Stéphane Clertant, le propriétaire du Tigre Géant.
Ce dernier tolérait sa présence. Et ce, jusqu’à récemment.
Des débris s’accumulaient sur les côtés de son magasin, des clients se plaignaient.
«C’est délicat, admet le propriétaire. Il n’est pas agressif par contre. Je vois l’homme, dans tout ça. Le côté humain. Mais il y a aussi les côtés négatifs. Disons que c’est très compliqué comme dossier.»
Se nourrir dans la poubelle du Dollar King
Dans la tête de Sylvain, tout pourrait pourtant être très simple.
«Je suis bien ici. J’étais ici l’an dernier aussi. Je suis dehors, j’ai mes affaires. Je peux me promener facilement autour. J’ai la poubelle du Dollar King, dans laquelle je peux trouver de quoi me nourrir, et celles des différents magasins autour. Sinon, je reçois aussi des dons.»
En situation d’itinérance, Sylvain ne reçoit pas que des dons, mais aussi la visite d’invités indésirables.
«Je me fais voler souvent. Je le sais. Je le vois bien qu’il me manque des choses quand je reviens. Je suis pas fou!»
Non, il n’est pas fou. Seulement différent.
Il adore parler aux gens. Il sait soutenir la discussion, raconter ses histoires les plus folles et en garder aussi quelques-unes pour lui. Celle avec des conclusions moins agréables.
Comme son passage récent en prison.
«Rien de grave!» assure-t-il, en expliquant brièvement les événements. Une gaffe, en tentant de retrouver son chat. Du moins, selon ce qu’il ose raconter. Ou de ce que j’en ai compris dans son discours un peu débridé.
«Les policiers viennent parfois me voir. Ils me disent qu’ils m’ont à l’œil, mais je suis tranquille, moi.»
Une canne en bois en cadeau
D’autres visites sont plus appréciées par le sans-abri. Comme celle des bénévoles du Baluchon de l’espoir.
«Sylvain est toujours prêt à aider tout le monde, explique une intervenante, Mélissa Phaneuf. Il aime se sentir écouter. On ne peut pas imaginer quelle souffrance il a pu vivre dans le passé. Il vit, mais il survit. Il est très reconnaissant, de pouvoir demeurer à cet endroit. Il adore rire, faire des farces. Mais il a aussi beaucoup de tristesse en lui.»
On peut rapidement le constater. Marchant lentement avec sa toute nouvelle canne pas si neuve que ça, il n’affichait aucune once d’agressivité, même si certaines situations le fâchent parfois.
«Le Baluchon m’a donné une belle canne en bois. On voulait m’en donner une en métal, mais j’aime bien mieux en bois. L’hiver, elle ne gèle pas, sinon en métal elle deviendrait trop froide. C’est un beau cadeau, parce que j’ai mal à une jambe. Je suis âgé, je m’épuise vite quand je marche beaucoup. Sinon, j’ai aussi perdu quelques doigts dans le passé et j’ai de la misère avec mes yeux. J’avais un rendez-vous à la clinique, mais ça retarde et ça retarde encore… Est-ce qu’ils attendent que je perde la vue ou quoi?» lance-t-il.
Son autre adresse? «C’est chez Revenu Québec! Je reçois un peu d’aide financière du gouvernement, sinon les gens m’amènent des choses, mais ils doivent arrêter de me laisser un peu de tout partout. Ça s’accumule et j’ai l’air de vivre dans une soue à cochons. Par contre, je prendrais bien un petit poêle Hibachi. Pas au propane, je trouve ça dangereux, j’aime pas ça.»
Ces objets et autres débris s’accumulaient effectivement avec le temps.
«Ça débordait jusqu’à la sortie de secours, sur le côté de l’immeuble, explique le propriétaire du magasin. Ça devenait plus visible, les clients se demandaient pourquoi j’acceptais ça et questionnaient la salubrité. J’aimerais en jeter, mais je ne veux pas non plus jeter ses choses plus importantes et me tromper. Bref, sa présence n’est pas très appréciée de tous. Il y a même parfois d’autres personnes en situation d’itinérance avec lui et ça peut devenir dangereux, à voir tout le matériel derrière.»
À quelques reprises, Stéphane Clertant a dû appeler les services policiers.
«Le service social vient lui rendre visite, tente de trouver des solutions. Il a déjà été hébergé dans un centre, mais il y avait de la chicane et il préfère demeurer dehors, il dit se sentir mieux dehors. On me suggère de déposer un avis d’expulsion. Ce serait peut-être mieux pour la sécurité de tous, dont la sienne. Il y a aussi des enjeux de santé mentale. On devrait lui amener de l’aide, idéalement il accepterait les services proposés. Mais voilà, c’est compliqué, comme je disais.»
Les jugements semblent en effet nombreux, selon une intervenante du Baluchon de l’espoir, qui préfère garder l’anonymat.
«Je marchais avec Sylvain l’autre jour. On disait bonjour aux passants. Presque personne n’a répondu. L’indifférence, ça frappe plus fort que le froid. Sylvain, lui, a un immense cœur. Même avec presque rien, il donnerait son dernier 10 $. Et oui, parfois, le monde en abuse. Mais lui, il continue. Parce que Sylvain, c’est quelqu’un de vrai. Quelqu’un qui rit. Qui fait des blagues. Qui respecte les autres. Ce qu’il veut? Pas grand-chose. Juste parler. Juste être entendu. Juste exister pour quelqu’un. On ne peut pas imaginer ce qu’il a vécu. Ce n’est pas vivre… c’est survivre. Et malgré tout ça, il reste reconnaissant, sincère, humain.»
«Ce qu’il souhaite, au fond? Une petite place à lui, poursuit-elle. Un endroit où il peut simplement… être! Personne ne devrait être invisible.»
Le Baluchon de l’espoir tentera maintenant de convaincre les instances.
«On souhaite que sa présence soit tolérée à cet endroit, confie la bénévole Caroline Langlois. Sinon, on espère de tout cœur qu’il puisse profiter d’un toit au-dessus de sa tête, on souhaite de l’aide. Pour lui et toutes les autres personnes en situation d’itinérance à Magog.»



