«Vitrerie Joyal»: aux racines de bien beaux malaises

La scène d’ouverture de la nouvelle minisérie d’époque de Martin Matte plante immédiatement le décor : nous sommes en 1995, dans les bureaux de la Vitrerie Joyal. Rien n’échappe à la reconstitution — coupes de cheveux, vêtements, voitures, design intérieur, équipement de bureau prénumérique. Tout concourt à installer un passé reconnaissable, presque confortable.
Jusqu’à ce que ça grince. Les employés discutent de l’épisode de la célébrissime série La petite vie diffusé la veille par la chaîne télé généraliste de Radio-Canada. Gaston (François Chénier), vendeur vedette, a retenu une blague douteuse et en rajoute une autre, épouvantablement sexiste. La joke tombe à plat et choque les employées. Gaston se défend en disant que l’humour, comme la série de 1995, ne peut pas se juger avec les codes du futur. Les normes « de dans 30 ans » (soit maintenant), précise-t-il.
Cette scène fournit une des clés de lecture de la nouvelle production : elle travaille à rebours pour jouer du frottement malaisant et constant entre deux époques.
Tout va y passer — et dix fois plutôt qu’une —, de la technologie aux mœurs. Le père pourvoyeur rechigne à voir sa femme retourner sur le marché du travail. Ce patron de PME assume son homophobie. Il bloque à l’idée d’embaucher un Noir. Bref, à travers cette Vitrerie Joyal, une époque post-#MoiAussi et woke en juge une autre.
« Mon père n’était pas raciste : c’était un homme de son temps », a résumé mardi Martin Matte après le visionnement de presse de trois des six épisodes de la minisérie. « On pourrait dire qu’il est plutôt imparfait. Et c’est toujours délicat d’aller creuser dans ces sujets-là. En tout cas, je trouvais ça le fun de ne pas édulcorer et de montrer cet homme qui avait de la misère à s’adapter à tout ce qui change. »
Sans être nostalgique, la série sur la fin du XXe siècle au Québec s’amuse aussi à parsemer le récit de repères historiques, dont le référendum de 1995 en toile de fond. Mais c’est surtout en situant l’action à Laval qu’elle trouve son angle le plus corrosif, en évoquant la corruption municipale à travers un maire fictif inspiré de Gilles Vaillancourt.
Comme un antépisode
L’humoriste Martin Matte revient ainsi à la série de fiction après le mégasuccès Les beaux malaises (44 épisodes entre 2017 et 2021). Cette première incursion était déjà dans le genre autoréférentiel, l’un des plus prolifiques des dernières décennies. Martin Matte y jouait son propre rôle d’humoriste à succès en exposant sa vie privée et publique trafiquée par les scénarios.
La nouvelle création — encore écrite par M. Matte et François Avard — fait un peu office d’antépisode pour raconter le creuset familial qui a fait naître cette vedette. L’humoriste comédien y incarne son père Alain (couronne de cheveux comprise), vendeur émérite, comme il le prouve dans plusieurs scènes.
Le toujours excellent Pierre-Luc Funk joue le jeune Martin Matte, devenu Philippe Joyal ; il travaille dans l’entreprise familiale, mais rêve d’une carrière en humour. Pierre-Yves Roy-Desmarais devient l’autre frère, Vincent, celui-là bâti pour les affaires. L’épouse, Diane (Marilyse Bourke), complète la cellule familiale.
Le malheur rôde sur ce monde si près et si loin. Quand un personnage central surgit pour la première fois dans le récit, il brise le quatrième mur et se présente succinctement. L’ouverture montre le quinquagénaire Alain Joyal en route pour le boulot, cigare au bec. Il raconte ses succès, mais confie être aussi triste que quelqu’un qui aurait tout perdu — et son entreprise s’avère d’ailleurs être autant au bord du gouffre que son couple. Diane rêve de redevenir infirmière pour divorcer et se libérer. Josée, la secrétaire (qui serait directrice des ressources humaines aujourd’hui, précise la série), jouée par Florence Longpré, confie s’enfermer aux toilettes pour se donner du plaisir quand la pression s’alourdit au boulot.
Cette comédienne a aussi joué dans Empathie, qu’elle a également signée et qui est réputée, avec raison, pour être la meilleure série québécoise de l’an dernier. Le réalisateur Guillaume Lonergan y était aux commandes, comme il l’est pour Vitrerie Joyal. En fait, toute l’équipe devant et derrière la caméra de la nouvelle minisérie (dont Arnaud Dubois aux accessoires, Maryse Touchette aux décors, Alexandre Lachance au montage, ainsi que les responsables des choix musicaux des années 1990) semble bien « condamnée à l’excellence », pour citer le titre du second spectacle de Martin Matte.
Encore Télévision, Matte TV et Amazon MGM Studios sont associés à cette production. L’équipe de création a expliqué que le montage avec la plateforme américaine de diffusion en continu a offert des moyens suffisants pour réaliser la série dans le respect des souhaits de ses idéateurs, sans effet de carton-pâte. L’argent est suffisamment à l’écran, comme on dit, pour croire à toutes les reconstitutions historiquement bien typées.




