Même entre francophones, le droit de critiquer

Le 3 mai, la Journée mondiale de la liberté de la presse rappelle qu’en 2026, faire du journalisme reste un sport de combat.
Les vieux maux se sont aggravés: précarité grandissante, effondrement des revenus publicitaires, perte de visibilité et de trafic depuis le retrait des contenus d’information des plateformes de Meta, défiance alimentée par le réflexe «fake news» et brouhaha constant des réseaux sociaux.
Si ces défis sont bien documentés au Québec et dans le Canada anglais, la réalité du journalisme en français à Ottawa, Toronto, Halifax, Moncton ou Winnipeg reste beaucoup plus invisible. Dans ces marchés minoritaires, les mêmes crises frappent, avec une couche de vulnérabilité en plus.
Le défi est aujourd’hui triple pour la soixantaine de médias communautaires francophones en situation minoritaire recensés au pays, que ce soient les journaux, radios communautaires et télévision locale.
Elle commence par un nerf vital: la publicité. En particulier celle du gouvernement fédéral, longtemps considérée comme une source de revenus stable. Sa baisse — ou sa redistribution vers les grandes plateformes numériques — a fragilisé un équilibre déjà précaire.
Garder les journalistes
L’autre nerf de la guerre, c’est la relève. Dans des communautés francophones parfois vieillissantes ou fragiles démographiquement, recruter est déjà difficile. Retenir l’est encore plus.
Cette difficulté déborde d’ailleurs le seul réseau communautaire. Les stations de Radio-Canada et TFO en contexte minoritaire, bien que relevant d’un modèle de financement public, font aussi face au défi de recruter et de retenir des journalistes francophones hors des grands marchés.
Plusieurs jeunes journalistes passent par ces médias comme par une école de terrain, le temps de faire leurs preuves avant de partir ailleurs. Résultat: les salles de rédaction minoritaires forment, mais peinent à garder.
Enfin, il y a le défi le plus invisible, et peut-être le plus délicat: les attentes des communautés elles-mêmes.
En contexte minoritaire, le journaliste est parfois perçu moins comme un contre-pouvoir que comme un relais naturel de la cause francophone.
Invitations insistantes à remercier les commanditaires, demandes de relecture avant publication, malaise devant une couverture plus critique d’une institution francophone: en milieu minoritaire, la proximité est perçue comme une richesse. Elle peut aussi devenir une pression. Le réflexe de solidarité peut vite entrer en tension avec l’exigence de vérité.
Besoin d’une déontologie forte
Les médias en contexte minoritaire ont donc besoin de structures déontologiques solides pour résister à ces pressions.
Car la capacité de critiquer les institutions francophones n’est pas un symptôme de division, mais plutôt le signe d’une société mature, assez sûre d’elle-même pour accepter le débat, qui, pour reprendre l’adage ressassé dans les congrès francophones, «prend sa place».
Le Consortium des médias communautaires de langues officielles en situation minoritaire l’avait admis lui-même dans un livre blanc publié l’an dernier: le secteur fait face à des fragilités majeures, mais aussi à des pistes de survie bien identifiées, à commencer par le financement, la relève, la découvrabilité, la transformation numérique et l’indépendance éditoriale.
Depuis la publication de la cartographie des médias incluse dans ce rapport, le paysage s’est déjà fissuré. Perspectives Vanier, journal francophone de quartier à Ottawa, a fermé ses portes en février dernier.
CPAC, de son côté, très présente auprès des francophones en contexte minoritaire, sans être liée au Consortium, vient aussi d’annuler deux émissions. Un rappel brutal que l’effritement des médias minoritaires n’a rien de théorique: il se poursuit, média après média, jusque dans les échelons les plus locaux de la vie francophone.
En cette Journée mondiale de la liberté de la presse, il faut rappeler au public que cette liberté défendue par les journalistes ne sert pas seulement à dénoncer les grands pouvoirs lointains. Elle sert aussi à regarder en face nos propres institutions, nos organismes, nos élus et nos décideurs francophones locaux. À nommer ce qui craque, même quand cela dérange.
En contexte minoritaire, le journalisme porte souvent une responsabilité de plus. Mais cette responsabilité ne consiste pas à protéger une communauté de la critique. Elle consiste à la prendre assez au sérieux pour lui en offrir une.




