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Entrevue avec Steve Schmidt, ex-stratège républicain | « MAGA est en train de mourir »

(Toronto) L’ancien stratège républicain Steve Schmidt est aujourd’hui l’un des plus farouches opposants de Donald Trump aux États-Unis. Avec le président, « le choix n’est pas entre la droite et la gauche, mais entre le bien et le mal ». Mais tout n’est pas perdu : il y aura un après MAGA… Notre chroniqueur l’a rencontré à Toronto.


Publié hier à
5 h 00

Donald Trump est « dans une situation politique irréparable », et les républicains perdront non seulement la Chambre des représentants, mais aussi le Sénat, aux élections de mi-novembre.

C’est le jugement sans appel de Steve Schmidt, l’ancien stratège républicain devenu le plus féroce anti-Trump.

« Depuis le mois de décembre, je dis qu’il est sur une trajectoire qui le mène vers 30 % d’approbation, tous les indicateurs qu’on voit à l’œuvre étaient en germe », dit-il.

En sport comme en politique, faire des prédictions est facile. Mais Schmidt a quelques succès récents en la matière. Il est un des cofondateurs du Lincoln Project, un groupe d’ex-républicains ayant fait une grande campagne anti-Trump en 2020 pour aider Joe Biden. Mais quand il a vu que Biden voulait se présenter pour un deuxième mandat, il a crié sur tous les toits que le parti s’en allait au désastre. Il a même aidé le candidat déçu à l’investiture démocrate Dean Phillips à contester la nomination de Biden, une tentative vouée à l’échec et vite oubliée.

En mai 2024, six semaines avant le débat désastreux qui a forcé Biden à se retirer en catastrophe de la campagne présidentielle, j’avais rencontré Schmidt à Toronto également, où il est à l’occasion, puisqu’il a épousé une Canadienne.

PHOTO BRIAN SNYDER, ARCHIVES REUTERS

Donald Trump et Joe Biden lors de leur débat de juin 2024

« Si des élections avaient lieu demain, Donald Trump gagnerait et ce serait la faute de Joe Biden, le seul candidat démocrate qui pouvait perdre contre Trump », m’avait-il dit alors. Une décision de pur ego, alors que Biden était censé être là pour la transition vers la prochaine génération. En fait, Biden avait besoin de Trump pour justifier sa tentative de réélection. Une tentative qui le place au « deuxième rang des pires présidents de l’histoire, vu qu’il aura permis la réélection du pire ».

On sait la suite : l’effondrement au débat en juin 2024, la tentative désespérée de rester malgré tout… et sous d’immenses pressions de l’establishment démocrate, une démission au milieu de l’été. Puis, à 100 jours de l’élection, le choix forcé de sa vice-présidente, Kamala Harris, sans primaires.

Deux ans plus tard, attablé au bar d’un hôtel où il m’a donné rendez-vous, devant un Coke zéro et une frite, il constate sans joie que ses prédictions étaient à peu près toutes dans le mille. La dérive de la Maison-Blanche n’est pas une surprise pour lui, qui considère depuis longtemps Trump comme un « fasciste ».

« Le niveau de corruption et de stupidité est sans précédent. Le manque d’intégrité au département de la Justice. Le barreau, le serment, la nécessité d’une preuve… est-ce que ça veut encore dire quelque chose pour les avocats ? »

« Prenez la fusillade au dîner des correspondants. Le soir même, Trump s’en sert pour promouvoir la construction de sa salle de bal à la Maison-Blanche. Ce n’est pas sa maison, c’est la nôtre. Il a détruit l’aile Est. Je veux qu’elle soit restaurée. »

PHOTO YVES BOISVERT, LA PRESSE

L’ex-stratège républicain Steve Schmidt

Schmidt était pourtant l’ultime insider républicain. Il a travaillé à la réélection de George W. Bush en 2004 et a été conseiller à la Maison-Blanche dans le deuxième mandat. Il a travaillé à faire passer au Sénat les nominations de l’actuel juge en chef conservateur à la Cour suprême, John Roberts, et de celui qui est peut-être le plus à droite des neuf, Samuel Alito. En 2008, il était le stratège principal de John McCain – un film, Game Change, où il est incarné par Woody Harrelson, raconte cette campagne. C’est lui qui l’a convaincu de prendre comme colistière la populiste du Tea Party Sarah Palin, une décision qu’il a vite regrettée. Et c’est lui qui a appelé Barack Obama pour concéder la victoire, le soir de l’élection.

Mais avec Trump, répète-t-il, « le choix n’est pas entre la droite et la gauche, mais entre le bien et le mal ».

Pourtant, malgré plusieurs humiliations et quelques rares prises de parole vite ravalées, tout le parti semble se tenir derrière le président. Aux primaires en Indiana cette semaine, cinq candidats au Sénat de l’État qui avaient voté contre la nouvelle carte électorale proposée par Trump ont perdu la nomination républicaine contre des candidats du président.

« Le Parti républicain est totalement, irrévocablement sous son contrôle. Et la descente va continuer parce que personne n’ose faire le premier geste, dire : “WTF, qu’est-ce qu’on est en train de faire ?” »

Oui, quelques élus, au Sénat, à la Chambre, ont contesté certaines politiques de la Maison-Blanche. Mais c’est timide.

« Il n’y a pas de récompense pour quiconque voudrait dire la vérité à Donald Trump. Quelle est la nature de son administration ? Pam Bondi [ex-procureure générale], Kristi Noem [ex-secrétaire à la Sécurité intérieure] et bientôt Kash Patel [directeur du FBI] ont touché à une sorte de barrière électrique. Pas les centaines de fois où ils ont mal agi, ou par incompétence. Mais pour avoir fait mal paraître Donald Trump. »

C’est la seule ligne à ne pas franchir.

« Tous se tiennent à un certain rang dans cette hiérarchie, sous leur Roi-Soleil. Personne n’est capable d’entrer dans le bureau de Trump et dire : “Vous êtes le problème, vous êtes un taré”, et donc personne ne peut s’attaquer aux problèmes fondamentaux. Leur solution, c’est toujours plus de Trump. Plus de paroles, plus de publications sur Truth Social. Donc son entourage lui renvoie une vision délirante du monde, où il est immensément admiré par une population qui se sent liée à lui. Trump vit en vase clos, enfermé dans une sorte de terrarium, comme un ours dans un habitat contrôlé. »

Quand il demande comment vont les élections de mi-mandat, personne n’ose lui dire : « On va se faire botter le derrière. »

Steve Schmidt, ex-stratège républicain

Certains médias ont rapporté récemment que la cheffe de cabinet de Trump, Suzie Wiles, essaie désespérément de secouer les membres du cabinet et son entourage, pour qu’ils lui disent quelques vérités désagréables.

« Je suis certain que c’est vrai, ne serait-ce que pour ne pas être isolée, être la seule à lui en dire ! »

PHOTO JULIA DEMAREE NIKHINSON, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

La cheffe de cabinet de Donald Trump, Susie Wiles

Le taux d’approbation du président continue à baisser de semaine en semaine, mesuré la semaine dernière entre 34 % (Ipsos) et 36 % (YouGov), selon les sondages. Il était à 47 % au début de son mandat, en janvier 2025.

La grande force de Trump, à l’élection de 2024, était la perception qu’il était le candidat de l’économie. Or, l’inflation est encore haute, le prix de l’essence atteint des sommets et il ne peut plus blâmer Joe Biden.

« On voit que le taux de suicide des fermiers dans certains endroits est plus élevé que celui des anciens combattants. Quand les gens dans des petites communautés vont voir que leur facture d’électricité va augmenter parce qu’on y a installé des centres de données pour l’intelligence artificielle, ils vont se révolter. Les entrepôts transformés en camps de concentration pour migrants, les gens ne veulent pas de ça.

« Mais le plus grand mensonge, c’était sa promesse de ne pas déclencher de guerre. C’était certain qu’il allait le faire, les fascistes déclenchent toujours des guerres [autre chose qu’il disait en 2024]. Le Parti républicain va payer un prix très élevé pour ça.

« Il faut comprendre que chaque personne au Parti républicain a eu la même position que moi au sujet de Trump au départ. Et maintenant, on assiste à un défilé de lemmings, tous en file devant la falaise. Et ce qui est le plus incroyable, c’est de voir les démocrates observer ça, eux qui ont permis Biden [et sa tentative de deuxième mandat] et cette catastrophe. »

Pourtant, dit-il, l’histoire sera si sévère avec le 47e président qu’il deviendra un sujet de honte universelle.

« Dans 25 ans, si on devait se rencontrer et faire le tour des États-Unis, on ne trouvera plus personne qui aura voté pour Trump. “Hein ? Trump ? Pas moi !” »

Schmidt a quitté le Lincoln Project en mauvais termes avec les cofondateurs. En plus de son balado quotidien et de son Substack, The Warning, il a démarré son propre mouvement, Save America, qui prétend récolter 100 millions pour défaire des républicains aux élections de novembre.

PHOTO SAMIR HUSSEIN, ARCHIVES REUTERS

Le roi Charles et le président Donald Trump à la Maison-Blanche le 30 avril

Il a aussi produit une publicité contre la visite du roi Charles, un geste d’apaisement envers Trump, une « répudiation » de la visite historique de son grand-père en 1939, pour lutter contre le fascisme.

C’est au contraire une attitude ferme qu’il faut.

« Mark Carney, avec son discours de Davos, a mis fin à la fièvre d’apaisement des leaders européens. Et à la complaisance face à la folie présente. Il a mis le monde devant un choix : vous pouvez continuer à vivre dans un monde délirant et partager le délire du roi fou Donald ou regarder le monde tel qu’il est. Ça m’apparaît historique.

« Carney est le plus important leader du monde anglophone. Il a la rare capacité de voir le monde tel qu’il est et de le communiquer. C’est un homme sérieux dans une ère de clowns. Il est l’opposé exact de Keir Starmer [le premier ministre britannique], venu dans le bureau Ovale avec son invitation pour une visite royale, comme si c’était le billet gagnant d’une loterie dans Willy Wonka. C’est gênant. Mortifiant. Trump se nourrit de la faiblesse des autres. »

La nouvelle génération démocrate

Schmidt a récemment participé au balado du gouverneur démocrate du Kentucky, Andy Beshear. Le politicien de 48 ans est le fils de l’ancien gouverneur de l’État Steve Beshear (2007-2015). Il a été procureur général avant d’être élu de justesse dans cet État très républicain, en 2019. Il a été réélu en 2023. Il ne fait pas mystère de ses ambitions présidentielles, l’indice le plus clair étant qu’il fait la promotion de son livre sur la « guérison » des États-Unis… qui ne paraîtra qu’en septembre.

PHOTO KEVIN WOLF, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le sénateur démocrate de la Géorgie Jon Ossoff

« C’est la génération de démocrates qu’il faut entendre davantage, dit le stratège. Les Clinton, Obama, on n’a plus besoin de les entendre, c’est fini, mais les démocrates ont de la difficulté à entendre ça. Au fait, qui a succédé à Barack Obama, en 2016 ? »

Andy Beshear a l’avantage de n’avoir aucun passif électoral national. « Un gouverneur démocrate dans un État républicain, au milieu du pays, qui a eu beaucoup de succès ; il a tout ce qu’il faut pour être un candidat. »

PHOTO ANGELINA KATSANIS, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le gouverneur démocrate du Kentucky, Andy Beshear

Il est loin d’être le seul. Le sénateur de l’Arizona, Mark Kelly, ancien astronaute de 62 ans, est aussi parmi les candidats solides. À côté du gouverneur de l’Illinois, J. B. Pritzker, et de celui de la Pennsylvanie, Josh Shapiro.

J’espère voir plusieurs personnes se porter candidates. Mais si on parle en termes de baseball, pour moi, l’espoir numéro un, c’est Jon Ossoff.

Steve Schmidt

Ossoff a réussi l’exploit de ravir un siège de sénateur de la Géorgie à un républicain, en 2021. À 33 ans, il était le plus jeune élu de la Chambre haute. C’est un modéré, en porte-à-faux avec certaines politiques démocrates campées plus à gauche.

Schmidt est renversé de voir que Kamala Harris ne ferme pas la porte à une autre candidature, après sa défaite de 2024.

PHOTO JULIA DEMAREE NIKHINSON, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le sénateur démocrate Mark Kelly

Qu’arrivera-t-il si les démocrates reprennent le contrôle du Congrès ?

« Ils vont faire des enquêtes. Et on aura passé le point maximum du pouvoir du président. Il sera un lame duck, ce qui peut le rendre plus dangereux à un certain niveau. Il deviendra encore moins populaire, mais sa base deviendra plus extrême. Plus dense, plus chaude. Comme une étoile avant d’exploser et de devenir un trou noir. »

Selon lui, le pays est en crise. « La méfiance populaire face au pouvoir entre en collision avec la complaisance des élites. » Mais il y aura un après-Trump, un après-MAGA. Le pays peut être sauvé, en somme…

« J’aimerais voir revenir une forme d’harmonie dans notre politique avant qu’on puisse passer à autre chose. »

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