Le Québec pourrait-il manquer d’eau au cours des prochaines années ?

Le Québec, paradis de l’eau, pourrait-il en manquer au cours des prochaines années ? C’est ce que craignent des élus et des organisations environnementales qui demandent à Québec de déclencher rapidement un Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) pour aborder cet enjeu.
« Mon souhait ultime, ce serait que le Conseil des ministres se penche là-dessus avant la fin de la session, d’ici les vacances de l’été », lance Lise Michaud, mairesse de Mercier, municipalité voisine de Châteauguay, en Montérégie.
Si l’élue juge la situation si urgente, c’est que l’épuisement des sources d’eau souterraines s’accélère dans l’ouest de la Montérégie, où environ 40 % de la population compte sur la nappe phréatique pour son alimentation en eau potable. Conséquence : il faut creuser de plus en plus profondément pour rejoindre les sources d’eau souterraines.
Qu’est-ce qu’une nappe phréatique ?
La nappe phréatique, c’est en gros l’eau contenue dans le sol à une certaine profondeur. Le sol agit comme une éponge et ces « réservoirs » d’eau se vident et se remplissent au fil du temps, mais si les prélèvements d’eau sont trop importants, ils se remplissent moins rapidement et le niveau de la nappe phréatique se trouve diminué.
L’enjeu préoccupe particulièrement la Société de conservation et d’aménagement des bassins versants de la zone Châteauguay (SCABRIC), qui demande au gouvernement du Québec de déployer rapidement un BAPE consacré aux pénuries d’eau. L’organisme est appuyé dans ses démarches par les élus des 12 MRC de la Montérégie et ceux de l’agglomération de Longueuil, tout comme une dizaine de groupes environnementaux.
Daniel Pilon, président de la SCABRIC, signale que la Montérégie n’est pas la seule région touchée par ce phénomène. « C’est vraiment à la grandeur du Québec, avec des problématiques différentes », mentionne-t-il.
Selon le ministère de l’Environnement, le quart de la population au Québec dépend des eaux souterraines pour son alimentation en eau.
Un problème « régulier et récurrent »
Le 5 juin dernier, la SCABRIC a écrit à la première ministre Christine Fréchette et à la ministre de l’Environnement, Pascale Déry, pour demander la tenue d’un BAPE. La missive mentionne « qu’il est temps pour le gouvernement du Québec d’aborder les pénuries d’eau souterraine qui affectent la région de l’ouest de la Montérégie et plusieurs autres régions du Québec ».
« Au Québec, nous avons longtemps cru que l’eau était une ressource infinie », affirment Daniel Pilon, Lise Michaud et Catherine Fournier, mairesse de Longueuil, dans une lettre ouverte publiée aujourd’hui dans La Presse1.
« Exit l’époque des lunettes roses : il faut aujourd’hui faire face à la réalité », ajoutent les signataires, appuyés par une dizaine d’organismes et de nombreux élus de la Montérégie.
« Je pense que la question de la consommation de l’eau est aussi une très grande question de société qu’on doit se poser collectivement au Québec », soutient Catherine Fournier, qui appuie la démarche à titre de présidente de la Table de concertation de la Montérégie.
La problématique ne fait que s’aggraver avec les années, rappelle Daniel Pilon. « D’après nos études, c’est un problème qui va en s’accentuant depuis 10 ans. Il est temps que le gouvernement agisse. » Déjà, en 2014-2015, la SCABRIC identifiait les enjeux quant à la recharge des eaux souterraines. L’organisme a constaté que la situation s’était aggravée dans son plus récent plan directeur de l’eau publié en 2024.
« C’est vraiment devenu plus régulier et récurrent comme problème. Et l’an passé, ç’a été une année majeure de ce côté-là [le manque d’eau] et c’est là que les gens ont allumé parce que ç’a été une année plus grave que les autres », affirme Daniel Pilon.
« On va devoir vivre avec ça maintenant, clairement. Je pense que l’adaptation au changement climatique, voilà un effet clair, net et précis », ajoute-t-il.
Un constat que partage Alain Primeau, un agriculteur de la région qui siège également au conseil d’administration de la SCABRIC. « Ce qu’on observe ici, c’est que la nappe phréatique, elle descend tout le temps et il y a de plus en plus d’utilisateurs d’eau. Les villes sont tout le temps en expansion, ça demande plus d’eau dans la région. Et on a deux usines de captage d’eau, ça aussi, c’est problématique. »
« Le problème ne fera que s’empirer »
Si le constat semble clair, il est difficile de poser un diagnostic précis, faute de données suffisantes, plaident les intervenants. « En fait, on est convaincus que les données [sur l’eau] qu’on a en main ne sont pas du tout exactes. Il y a beaucoup d’omissions dans la transmission des données. Ce n’est pas nécessairement de la malveillance, c’est un constat. On n’a pas des données qui sont à jour », soutient Catherine Fournier.
Trop de groupes travaillent en silo, ajoute Daniel Pilon. L’avantage d’un BAPE, croit-il, c’est qu’on réunirait tout le monde pour aborder cette question.
Si le problème est connu, les solutions seront cependant largement débattues. Dans l’ouest de la Montérégie, le secteur agricole est rapidement montré du doigt, considérant son importance dans la région. « On a fait beaucoup de sensibilisation auprès de nos utilisateurs résidentiels et commerciaux. C’est un peu plus difficile avec l’agricole. Ce que j’entends, c’est qu’ils ne déclarent pas toujours la quantité réelle qu’ils utilisent », souligne la mairesse de Mercier, Lise Michaud.
« Tout le monde a un bout de chemin à faire, autant le secteur agricole que résidentiel », rétorque Alain Primeau, qui critique au passage le développement urbain qui s’est accéléré.
« Une chose est sûre, si on attend, le problème ne fera que s’empirer », confirme néanmoins l’agriculteur, qui appuie l’idée d’un BAPE.
1. Lisez la lettre ouverte



