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Relations Canada–États-Unis | Mark Carney met en garde contre la pensée magique

(Ottawa) « Je suis un nationaliste », lance en entrevue avec La Presse le premier ministre Mark Carney, avouant qu’il carbure à l’élan patriotique qui balaie le Canada, en pleine guerre commerciale avec les États-Unis.


Publié à
5 h 00

M. Carney estime d’ailleurs que miser sur un retour à la normale dans le dossier des relations canado-américaines après la fin du règne tumultueux du président Donald Trump serait une erreur stratégique coûteuse pour l’avenir économique du pays.

Le premier ministre ne veut pas courir ce risque, soutenant que les États-Unis sont engagés sur une trajectoire d’isolationnisme qui s’installera pour un bon bout de temps à Washington, peu importe le locataire de la Maison-Blanche.

Ce constat, si brutal soit-il, explique son obsession, depuis qu’il a obtenu un mandat des électeurs, il y a exactement un an ce mardi, de renforcer les échanges commerciaux avec l’Union européenne, la Chine, l’Inde, et bientôt le Mercosur, et sa volonté d’accélérer l’approbation de grands projets d’intérêt national, d’abolir les obstacles au commerce intérieur et de favoriser l’achat de produits canadiens. Le but : réduire la dépendance du Canada face au marché américain.

PHOTO SIMON SÉGUIN-BERTRAND, COLLABORATION SPÉCIALE

Le premier ministre Mark Carney

« Il n’y aura plus de Shamrock Summit », a lancé M. Carney, en faisant allusion au sommet historique de 1985 tenu à Québec entre l’ancien premier ministre Brian Mulroney et l’ancien président américain Ronald Reagan, qui donnait le coup d’envoi à une plus grande intégration économique entre les deux pays et la conclusion d’un accord de libre-échange nord-américain.

« Le monde change »

Si Mark Carney s’intéresse à la doctrine Mulroney selon laquelle un premier ministre doit s’acquitter de trois grandes responsabilités (l’unité nationale, l’économie et les relations canado-américaines), il est aussi conscient que son mandat sera marqué par une redéfinition profonde des relations entre le Canada et les États-Unis.

« Le monde change. Les perspectives américaines changent. Mais il y a une trajectoire américaine qui a pris une nouvelle ampleur avec M. Trump. Il faut reconnaître que la situation a changé », a exposé le premier ministre dans une entrevue accordée à La Presse dans le nouveau resto-lounge Fono, à Ottawa, à la veille du premier anniversaire de sa victoire électorale.

PHOTO SIMON SÉGUIN-BERTRAND, COLLABORATION SPÉCIALE

Le premier ministre Mark Carney dans le nouveau resto-lounge Fono, à Ottawa

Les menaces d’annexion et les salves tarifaires de Donald Trump ont fouetté le patriotisme canadien. Et Mark Carney s’en réjouit.

Je crois que les Canadiens et les Québécois ont appris une leçon. Il faut prendre soin de nous-mêmes. Il faut être maîtres chez nous.

Mark Carney, premier ministre du Canada

Interrogé pour savoir s’il se décrit comme un nationaliste, le premier ministre a répondu sans hésiter. « Oui, absolument, je suis un nationaliste canadien. Je crois fermement au génie du Canada. Je pense aux Canadiens, au début et à la fin de chaque journée. Je veux identifier nos besoins et nos faiblesses et déterminer comment on peut les corriger et avec quel pays, et avec quelle alliance. On peut être nationaliste, mais pas isolationniste », a-t-il expliqué.

Il a reconnu qu’il se nourrissait de cette vague de patriotisme, citant en exemple son séjour à l’Île-du-Prince-Édouard l’été dernier où il a rencontré des touristes du Québec qui s’y rendaient pour la première fois au lieu de visiter les États-Unis. Il évoque aussi ses rencontres avec des gens de l’Acadie, de Drummondville ou de l’Alberta qui lui disent sans détour : « On est fiers d’être Canadiens. Nous sommes différents. »

Devant les politiques protectionnistes de l’administration Trump, le Canada doit impérativement se doter d’une « stratégie robuste » qui peut rapporter des dividendes au pays, peu importe qui dirige les États-Unis.

« Comme je l’ai dit il y a quelques semaines à Davos, la nostalgie, ce n’est pas une stratégie. L’espoir, ce n’est pas un plan. Les États-Unis ont changé. C’est leur droit. Et il faut répondre », a-t-il soutenu.

« Mais si dans quelques années, on revient aux perspectives de M. Reagan, M. [George H.] Bush ou M. [Bill] Clinton, il sera quand même utile d’avoir des relations approfondies avec l’Union européenne, les pays nordiques, la Corée du Sud, et d’avoir réglé la situation avec la Chine et l’Inde. Ce sera utile et on pourra renforcer nos relations avec les Américains à ce moment-là », a-t-il avancé.

Un accord demeure possible

Si M. Carney a durci le ton envers les membres de l’administration Trump au cours des derniers jours – accusant Washington d’avoir carrément violé l’entente de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique (ACEUM) en imposant des droits de douane de 50 % sur les exportations canadiennes d’acier et d’aluminium –, le premier ministre reste convaincu qu’il est possible de conclure un accord. Mais pas à n’importe prix.

Il faut trouver un nouvel accord gagnant-gagnant. Même l’administration de M. Trump dit qu’il faut garder l’ACEUM. Mais les Américains veulent ajouter un autre accord bilatéral avec le Canada, et un autre accord bilatéral avec le Mexique.

Mark Carney, premier ministre du Canada

En entrevue, le premier ministre a déploré le silence des dirigeants des grandes sociétés devant les assauts tarifaires de l’administration Trump, notamment dans le secteur automobile.

PHOTO SIMON SÉGUIN-BERTRAND, COLLABORATION SPÉCIALE

Le premier ministre Mark Carney célèbre ce mardi l’anniversaire de sa victoire électorale.

« On parle de la compétitivité des grandes sociétés automobiles américaines. Il faut absolument avoir un marché intégré. Mais où sont les PDG ? Où sont les témoignages des PDG ? Cela fait partie de l’orientation dans la longue histoire des États-Unis marquée par l’isolationnisme. »

Dans le dossier de l’unité nationale, le premier ministre a dit croire que la meilleure façon de contrer les mouvements souverainistes qui s’activent au Québec et en Alberta demeure le « fédéralisme coopératif » entre Ottawa et les provinces.

C’est pour cette raison que son gouvernement a conclu, en novembre dernier, un protocole d’entente sur l’énergie avec l’Alberta qui ouvre la porte à la construction d’un nouveau pipeline entre cette province et la Colombie-Britannique. C’est aussi pour cette raison qu’il a pris soin d’inviter le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, quand il s’est rendu en Chine pour obtenir l’abolition des droits de douane sur le canola ou lorsqu’il s’est rendu en Inde pour conclure une entente commerciale qui permettra d’y exporter plus d’uranium.

« Ce qui est mon job, c’est de faire fonctionner la fédération. C’est vraiment de pratiquer le fédéralisme coopératif, de travailler avec tous les premiers ministres, soit de façon bilatérale ou tous ensemble. Nous avons eu 11 réunions des premiers ministres au cours de la dernière année. Alors on a établi, je crois, un peu de rythme et c’est bon. Mais il faut continuer. Il faut que le fédéral demeure un partenaire raisonnable », a-t-il dit.

Mark Carney sur…

La construction d’un nouvel oléoduc entre l’Alberta et la Colombie-Britannique :

« C’est absolument possible et même probable en raison de l’entente avec l’Alberta. Il y a des conditions. Mais sur le plan stratégique, si le Canada a un nouvel oléoduc pour des exportations en Asie, ça va rendre le Canada plus indépendant, plus prospère. »

La résilience de l’économie canadienne, malgré les salves tarifaires de Washington :

« Il y a des secteurs qui sont durement touchés. Et il faut se battre pour ces secteurs et on le fait. Mais nous avons une grande économie. C’est une économie diversifiée. Il y a une question de confiance et une question de stratégie du gouvernement fédéral. Et ce qui est clair, je crois, pour les gens, nous avons un plan et nous le mettons en œuvre. Et il y a des résultats. Ce n’est pas parfait du tout. Il y a des crises d’abordabilité. Il faut donner un coup de pouce aux Canadiens. Et on essaie de faire tout cela avec plusieurs initiatives. »

Ce qu’il a appris du Canada après 12 mois comme premier ministre :

« Il y a plusieurs choses. Premièrement, les gens, peu importe leur région, sont fiers de notre pays. Deuxièmement, ils veulent faire des choses, ils veulent travailler maintenant pour le Canada d’une manière positive. Ils veulent le faire pour le Canada, et pas contre les États-Unis. Et ça, c’est important. »

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